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Full text of "Les Bulgares en Dobroudja; aperçu historique et ethnographique"

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in 2013 



http://archive.org/details/lesbulgaresendobOOishr 



D R A.ISCHIRKOFF 

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE SOFIA 



LES BULGARES 
EN DOBROUDJA 



APERÇU HISTORIQUE 
ET ETHNOGRAPHIQUE 



AVEC UNE CARTE 



BERNE 

IMPRIMERIE POCHON-JENT & BÛHLER 

1919 



DR 
18 1 



^ 8 ïl 8 6 4 



"b 



Introduction 

La Dobroudja occupe la partie nord-est de la pénin- 
sule balkanique. Elle est limitée à l'ouest et au nord par 
le Danube, à l'est par la mer Noire; au sud elle se soude 
étroitement avec la plaine bulgare du Danube. La Do- 
broudja présente la forme d'une presqu'île dans les endroits 
isthmiques les plus importants de laquelle passent les voies 
de passage entre le Danube et la mer Noire et les courtes 
lignes transversales qui offrent un moyen de défense facile. 
Les chemins de fer Tcherna-Voda — Constantza (66 km.) et 
Rousse (Roustchouk) — Varna (225 km.) sont tracés en lon- 
gueur sur les principaux isthmes de la presqu'île Dobroudja. 
Des chemins ont été tracés, depuis un temps immémorial, 
le long des principaux isthmes; au bout de ces chemins 
et dans toute leur longueur se trouvent, depuis des siècles, 
des centres habités. La vallée marécageuse du Kara-Sou, 
entre Tcherna-Voda et la plaine de Constantza, présente en 
même temps une ligne de défense importante; des deux 
côtés de celle-ci s'alignent de vieux retranchements dont 
l'histoire paraît se rattacher à celle de l'empereur Trajan. 

La Dobroudja est une terre de passage; les principales 
voies pour Constantinople, de la Pologne, de la Transyl- 



vanie, de la Roumanie et même de la Russie, ont passé par 
là. Lorsque la ligne ferrée Dobritch — Toultcha sera ter- 
minée et qu'on aura construit en Bessarabie un chemin de 
fer allant d'Ismaïl à l'intérieur du pays, la voie par la 
Dobroudja sera la plus courte et la plus commode entre 
la Russie, d'une part, et Constantinople, la mer Egée et 
les rives de la mer Adriatique, d'autre part. Depuis la cons- 
truction du pont sur le Danube Fitesti — Tcherna-Voda et du 
port moderne deConstantza, la ligne ferrée Tcherna-Voda — 
Constantza a acquis de l'importance pour l'importation aussi 
bien que pour l'exportation roumaine; le gouvernement 
roumain a cherché même à la rendre avantageuse pour le 
transport en occident et du centre de l'Europe vers Cons- 
tantinople et l'orient lointain. Le cours inférieur du Danube 
avec les bras du delta, dont celui de Soulina est le plus im- 
portant, constitue aussi une voie commerciale importante. 
On rencontre pour la première fois le nom de Dobroudja 
dans la traduction latine de l'ouvrage de L. Chalcondylas 
sur la Turquie du XV e s. ; dans cette traduction l'expres- 
sion «pays de Dobrotitch », du texte grec, est traduit en latin 
par le nom de Dobroudja 1 ). Plusieurs opinions ont été 
émises jusqu'à présent sur l'origine du mot Dobroudja; la 
plus admissible est celle qui la fait remonter au nom de 
Dobritza (Dobrota, Dobritch, Dobrotitch), qui, dans la 
seconde moitié du XIV e s., possédait la presqu'île depuis les 
bouches du Danube jusqu'à la Stara-Planina (Balkan) orien- 
tale. C'est l'opinion qu'ont soutenue Engel, Sassi, Drinoff, 
Kanitz, Jirecek, Syrcou, Tocilescu, A. T.Ilieff etc. D'après 
une autre opinion, également répandue, ce nom provient 



x ) Il est dit dans l'édition parisienne de Chalcondylas «Historiarum libri 

decem» de 1650, p. 72: «Vladislaus Istram traiecut, et copias omnes 

transpartauit in régis regionem, et ibi castra metatus est iuxtraEuxinimari- 
timam Dobrodiiiam, Bulgarorum regionem. Hinc castra mouentes, Calia- 
crem et Barnem, sive Varnam vrbes obsidere et oppugnare aggressi sunt.» 



— 5 — 

du mot slave « dobro » (bien). Cette opinion est soutenue 
par Ubicini, Bout, le D r Allard, Brunn, Nasaretian, Pillard 
etc. Dans un court article que j'ai publié dans l'«Otet- 
chestvo», 4 e année, n° 1, p. 11, j'ai donné les motifs qui 
militent en faveur de la première opinion que j'ai également 
soutenue. Les plus importants sont: Le pays que Dobritza 
possédait a porté, longtemps après sa mort, le nom de «pays 
de Dobro titch» et c'est précisément cette expression qui 
est traduite en latin par le nom de Dobroudja; le Ragu- 
sain P. Djordjitch (1595) *) et Hadji-Kalfa, 2 ), au milieu 
du XVII e s., en décrivant la Dobroudja, appellent précisé- 
ment de ce nom le pays qui était auparavant dénommé 
«pays de Dobro titch». A. T. Ilieff fait remarquer que 
dans les noms locaux les Turcs remplacent par Icha et 
dja le suffixe bulgare itza. Ainsi de Dobrota — Dobro titza 
— Dobritza se sont formés les noms de Dobritch, Dob- 
ro tcha et Dobroudja. 

La force intense duliengéographiqueunissantlaDobrou- 
dja à la Bulgarie danubienne est attestée par le fait que, 
depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, à raison 
même de sa situation géographique, de sa population, 
et de son histoire politique, la Dobroudja s'est appelée Bul- 
garie et n'a cessé de s'appeler ainsi. Je me bornerai à citer 
quelques exemples empruntés à diverses époques: 

Constantin Porphyrogénète (912 — 959), le chroniqueur 
russe Nestor (XII e s.) et d'autres écrivains du moyen 
âge appellent la Dobroudja «La Bulgarie» ou la «Bulgarie 
noire»*). Le Bavarois Schiltberger, que les Turcs firent 



x ) M. S. Drinoff : Œuvres, Sofia, 1909, t. I, p. 536. 

») Hadschi Chalfa: Rumeli und Bosna, Wien, 1912. 

8 ) Constantin Porphyrogénète: de administrando imperio, c. 12 et c. 42; 
Chronica Nestoris éd. Miklosich, Vienne, 1860, p. 28. Voyez B. P. Hasdeû, 
Istoria critica a Românilor. Bucarescï, 1873, p. 56 à 57. 



— 6 — 

prisonnier à la bataille de Nikopol (1396), désigne la 
Dobroudja sous le nom de «troisième Bulgarie», pour la 
distinguer de celle de Tirnovo et de Vidin 1 ). Le professeur 
Jorga, se basant sur le témoignage de Schiltberger, prouve 
l'existence d'une Bulgarie maritime jusqu'à l'embouchure 
du Danube, du côté de Kilia (Studiï istorice asupra Chilieï 
si Cetâtii-Albe. Bucarescï, 1900, p. 60). 

En 1595, le Ragusain Paul Djordjitch écrit: «Le ro- 
yaume de Bulgarie se divise en trois provinces : La première 
est la Dobroudja, qui s'étend de l'embouchure du Danube 
jusqu'à Varna. 2 ) Le Vénitien Lazare Ceranzo, qui vivait à 
la fin du XVI e s., appelle la Bulgarie une province bul- 
gare — Dobrucia Bulgariae provincial). 

De Peyssonel, qui voyagea en Dobroudja au milieu du 
XVIII e s. et qui a bien décrit le commerce riverain de la mer 
Noire, divise la Bulgarie en trois parties : maritime, danu- 
bienne et méditerranéenne. La première englobe tous les 
emplacements de la rive ouest de la mer Noire, des envi- 
rons de Midia jusqu'à l'embouchure du Danube. Le port 
le plus septentrional de la Bulgarie maritime est Kara- 
Kirman (village bulgare Kara-Harman, au nord de Cons- 
tantza). La Dobroudja, qu'il considère comme partie de la 
Bulgarie, a les villes principales suivantes: Silistra, Baba- 
dagh, Toultcha, Isaktcha et Timar-Ows 4 ). 

Le grand géographe Malte-Brun écrit: «La Bulgarie est 
limitée au nord par le Danube depuis le confluent du Timok 
jusqu'à ses embouchures, ce grand fleuve la séparant des 



l ) Reisen des Johannes Schiltberger, Mûnchen, 1859, p. 93. 
») M. Drinoff : Œuvres, Sofia, 1919, t. I, p. 536. 
») M. Drinoff: Œuvres, t. I, p. 543 à 544. 

*) De Peyssonel: Traité sur le commerce de la mer Noire. Paris, 1787, 
t. II, p. 147 à 166. 



— 7 — 

Principautés danubiennes; à l'est la mer Noire depuis 
les bouches du Danube . . . 1 ). 

M. Walsh, qui voyagea en Bulgarie en 1827, écrit, en 
parlant d'elle, que «la Bulgarie s'étend de l'embouchure 
du Danube, le long de ce fleuve jusqu'à sa liaison avec 
le Timok, au-dessus de Vidin» 2 ). Moltke et Ami Boue 
appellent également la Dobroudja «Bulgarie» 3 ). 

Cyprien Robert distingue cinq Bulgarie : la deuxième est 
la «Dobroudja, côte bulgare de la mer Noire », avec capitale 
Varna 4 ). Perrot, dans son Itinéraire, décrivant les villes de 
la Dobroudja: Mangalia, Constantza, Babadagh, Isaktcha, 
ajoute après chacune d'elles « ville de Bulgarie » 5 ). Taibout de 
Marigny désigne la Dobroudja du nom de « Bulgarie mari- 
time » 6 ). Le D r C. Allard donne comme titre à son ouvrage 
sur la Dobroudja La Bulgarie orientale (Paris 1864). Cette 
conception se retrouve chez beaucoup d'auteurs, surtout chez 
les géographes tels que H euschling 1 ), Bradaschka 8 ) («Elle 
[la Dobroudja] fait territorialement partie de la Bulgarie») 
etc. 

La Dobroudja se rattache étroitement à la Bulgarie et 



*) C. Malte-Brun: L'Empire de Turquie, Paris, 1863, t VI, p. 661. 
a ) R. Walsh: Narrative of a journey from Constantinople to England 
(1827), traduction bulgare dans la Revue périodique. LXIX, 1908, p. 250. 

3 ) Freiherr von Moltke: Der russisch-tùrkische Feldzug in der Euro- 
pâischen Tûrkei. 1828 et 1829. 2. Aufl., Berlin, 1877, p. 43. Ami Boue: La 
Turquie d'Europe. Paris, 1840, t. III, p. 185. 

4 ) Cyprien Robert: Les Slaves de Turquie. Paris, 1852, p. 234. 

8 ) A. M. Perrot: Itinéraire de la Turquie d'Europe et provinces danu- 
biennes, Paris, 1855, p. 3. 

•) Taibout de Marigny: Hydrographie de la mer Noire et de la mer 
d'Azov, 1856, p. 37. 

7 ) X. Heuschling : Géographie universelle, Bruxelles 1860, p. 19. 

8 ) F. Bradaschka: Le Globe, 1870, t. IX, 3« livre, p. 125. 



— 8 — 

forme avec elle un tout indivisible au point de vue géo- 
graphique, historique, ethnographique, culturel et écono- 
mique. Aussi est-il difficile de tracer une ligne frontière nette 
au sud de la presqu'île. Hadji-Kalf a, qui le premier an XVII e s. 
a décrit plus nettement ses limites, en donne les propor- 
tions suivantes: « On appelle Dobroudj a le pays qui s'étend 
le long du Danube à partir de Silistra et le long de la mer 
Noire jusqu'à Aïtos. Ses «kadyliks» dépendent de Silistra. 
Ce sont: Oumourfaky, Aïtos, Babadagh, Tékéfoughiola, 
Vardak, Provadia, Choumen, Hadjioglou-Pazardjik, Karaa- 
gatch, Isaktcha, Matchin, Hârsovo ». Bien des passages de 
l'ouvrage de Hadji-Kalfa «la Roumélie et la Bosnie», mon- 
trent que dès qu'on traverse la Stara-Planina orientale, on 
pénètre dans les départements de Silistra et de la Dobrou- 
dja; d'après lui Varna, Ekerné et Toultcha font partie de 
la Dobroudj a, mais Razgrad «près de la Dobroudj a, fait 
parti du Déli-Orman ». Plus tard, à la fin du XVII e s. et 
au commencement du XVIII e , l'historien moldave Miron 
Costin, parlant de l'établissement des Bulgares au sud du 
Danube, dans les deux Mésie, identifie ces dernières avec 
la Dobroudj a méridionale et septentrionale et chaque fois 
qu'il cite le nom de Mésie, il ajoute: «c'est-à-dire la Do- 
broudj a» (Tqv Muacav, rjyoov JôjUperÇav). De ce qu'ont dit 
à ce sujet d'autres anciens écrivains, il résulte également 
que la frontière de la Dobroudj a était placée bien plus au 
sud que de nos jours. Ainsi, en 1854, l'historien bulgare 
Palaouzoff fait partir la frontière de la Dobroudj a depuis 
Varna, sur la mer Noire, pour la faire aboutir à Silistra 
sur le Danube. Cependant l'écrivain français, D r Allard, 
qui parcourut la Dobroudj a pendant la guerre de Crimée 
(1855), donne déjà comme limite sud de la Dobroudja la 
ligne Silistra — Dobritch — Baltchik. Il est intéressant de 
signaler que certains écrivains comprennent sous le nom 
de Dobroudja, district de Dobroudja, seulement la partie 



— 9 — 

au sud de la montagne de Babadagh, c'est-à-dire la partie 
plate, déboisée et privée d'eau 1 ). 

La population elle-même considère comme frontière 
méridionale de la Dobroudja la ligne qui part du lac 
d'Oltina, près du Danube, passe au sud du village Korkout 
et de ce dernier village la frontière prend une direction 
orientale jusqu'au ravin de Halatchly et de là, en suivant 
la rivière de Batovo, arrive à la mer Noire. Il est inté- 
ressant de remarquer à ce propos que la rivière de Batovo, 
qui s'appelait anciennement Zyras, formait la frontière 
méridionale de la Petite Scythie. 

Après le traité de Berlin, lorsque la frontière entre la 
Bulgarie et la Roumanie passa de Silistra, sur le Danube, 
au village d'Ilanlâk, sur la mer Noire, on commença à 
distinguer la Dobroudja roumaine de la Dobroudja bulgare 
et après le traité de Bucarest (1913), lorsque cette fron- 
tière fut déplacée au sud de la ligne Turc-Smil, sur le 
Danube, et Ekréné, sur la mer Noire, de manière à ne 
rien laisser de la Dobroudja à la Bulgarie, le territoire 
roumain de la péninsule balkanique prit tout entier le 
nom de Dobroudja, quoiqu'il comprît une partie du Déli- 
Orman et la région de Batovo. Les Roumains emploient 
souvent pour désigner la Dobroudja méridionale l'expres- 
sion impropre de « quadrilatère de laDobrogea r> ou « quadri- 
latère» tout court. 

Pour plus de facilité nous désignerons aussi, plus loin, 
par le nom de Dobroudja, en général la partie de la pénin- 
sule balkanique que les Roumains possédaient jusqu'à 
1916, conformément au traité de paix de Bucarest de 1913. 

Le traité de San-Stefano n'accordait à la Roumanie que 
le sandjak de Toultcha. Le congrès de Berlin agrandit le 

*) Palatin de Kulmie en "1677, cf. N. Jorga: Acte si fragmenté ca 
privere la istoria Romînolor. Bucarescï, 1895. I. p. 99. 



— 10 — 

territoire de la Dobroudja roumaine de 2000 km. carrés 
environ et l'étendue atteignit 15,623 km. carrés. Ce terri- 
toire se divisait en deux départements; celui de Toultcha, 
d'une superficie de 8713 km. carrés et celui de Constantza, 
d'une superficie de 6910 km. carrés. Le traité de Bucarest 
attribuait à la Roumanie un territoire bulgare d'une étendue 
de 7609 km. carrés pris dans les départements de Silistra, 
Choumen et Varna. Du territoire nouvellement annexé les 
Roumains formèrent deux nouveaux départements: celui 
de Dorostol avec pour chef-lieu Silistra et celui de Kaliakra 
avec pour chef-lieu Pazardjik (Dobritch). 

La superficie totale de la Dobroudja est de 23,232 km. 
carrés. 



I. 

La Dobroudja au temps du premier royaume bulgare 

(679—1018) 

La Dobroudja, presqu'île située entre le bas Danube et la 
mer Noire, est imbue de la culture des peuples marins 
qui vivaient dans la partie est de la Méditerranée et de 
l'Archipel dès les temps les plus reculés. Les Grecs, dont 
les chaloupes ne furent certainement pas les premières qui 
fendirent les eaux vierges de la mer Noire, s'établirent 
comme commerçants le long des rives dobroudj aines de la 
mer Noire déjà au VI e s. av. J.-C. 

Les plus anciens habitants de laDobroudja dont nousparle 
l'histoire sont les Thraces, qui habitaient la partie est de 
la péninsule balkanique et s'étendaient au nord du Danube 
jusqu'en Transylvanie. Les Thraces qui vivaient dans la 
Bulgarie danubienne actuelle entre le fleuve Ossâm et la 
mer Noire et en Dobroudj a portaient le nom de Gètes x ) et ceux 
delamême race del'autre côté duDanube, s'appellaient Daces. 
Plus tard, à la fin du V e et au IV e s. av. J.-C. ce furent les 
Scythes 2 ) qui émigrèrent du nord en Dobroudja et s'étab- 
lirent principalement le long de la mer Noire, depuis le Da- 
nube jusqu'à l'embouchure du fleuve Batovska. Ces derniers 
vainquirent une partie et chassèrent l'autre partie des 
Thraces de Dobroudja. Ovide mentionne des Scythes et 
des Gètes, les uns à côté des autres, aux environs de Tomi 
(Costantza) 3 ), Skymnus mentionne seulement des Scythes 4 ) 
(vraisemblablement comme race dominante). Pline qui a dé- 



*) Strabo: Géographica, VII 3, 2. 3, 12. 

*) Strabo: ibid. VII 4, 5. 5, 12. 

3 ) Ovidius: Tristia, I, 3, 61. IV, 6, 47. V, 8, 19, etc. 

*) Skymnus, 765. 



— 12 — 

crit les Scythes dobroudjains, place leur frontière sud vers 
le fleuve Zyras, actuellement Batovska 1 ). Strabon appelle 
la contrée dobroudjaine des Scythes la petite Scythie; du 
temps de Dioclétien, elle devient province indépendante 
sous le nom de Scythie et était limitée, près du Danube, 
par la station romano-danubienne Sucidava, dont Skorpil 
découvrit les ruines à l'est du lac Oltina, entre Silistra 
(Durostorum-Dorostol) et Tcherna-Voda (Axiopolis) 2 ). 

Dans leur mouvement vers le sud, les Scythes s'arrê- 
tèrent là où commençaient les contrées boisées des actuels 
Déli-Orman et Batovo. L'ancienne coutume des habitants 
des steppes scythes influença fortement sur leur expansion 
géographique au sud du Danube. 

Parmi les nombreuses tribus thraces de Dobroudja on 
mentionne le plus souvent: les Krobyzoi (Krobises) qui 
naguère étaient établis jusqu'au Danube, mais qui, sous la 
pression des Scythes, se retirèrent près de Varna; les Terizoi 
(Terizs) qui vivaient autour de Kaliakra. Les Troglodytes, 
dont parle Strabon et Ptolomée sont également Thraces; 
ils vivaient dans les très intéressantes grottes le long de 
de la rive maritime du phare de Chabla jusqu'à la pointe 
de Guelaretto (Kaliakra) 3 ). 

A une époque récente, la population de Dobroudja était 
assez mélangée. Ovide parle de Besses, dont la patrie 
était dans les Rhodopes, et des habitants d'autres tribus de 
la Thrace méridionale 4 ). Une place très importante en 



*) Plinius: Naturalis Historiae, IV. 44. 

a ) K. Skorpil: Anciens monuments bulgares dans la Dobroudja. La Do- 
broudja, Sofia, 1918, p. 109 à 110. 

*) K. Skorpil a décrit en détail ces grottes dans ses oeuvres publiées dans 
le Recueil du Ministère de l'Instruction Publique, t. IV, p. 49 à 78 et dans 
les «Bulletin de la Société archéologique bulgare», t. III, p. 245 à 246. 

•) Ovidius: Tristia, IV, 1, 67. 



— 13 — 

Dobroudja prenaient les Grecs qui vivaient dans les villes 
riveraines et qui contribuèrent au commerce transmaritime, 
en exportant des produits bruts, notamment les céréales, 
et en important les produits manufacturés et des 
denrées coloniales. Les Grecs avaient l'esprit coloni- 
sateur et venaient des îles de la mer Egée. Les princi- 
paux emplacements grecs en Dobroudja étaient: Istros, la 
ville maritime la plus septentrionale, près du lac Sinoé et du 
village de Kara-Harman, Tomi, la Constantza moderne, 
Callatis, la Mangalia moderne, et Dionysopolis, ci-devant 
Cruni, aujourd'hui Baltchik. Les villes grecques des 
rives dobroudj aines de la mer Noire étaient en rapports 
étroits entre elles et avec Odessus (Varna), et formaient 
une union, Pentapolis. Dans cette union des villes, la 
première place était occupée par Callatis. Il y avait 
des emplacements grecs près du Danube aussi, ainsi quel'in- 
dique la dénomination Axiopolis (Tcherna-Voda). 

L'invasion des Scythes en Dobroudja, le déplacement 
des Gètes plus au sud, provoquèrent des troubles qui sûre- 
ment se répercutèrent sur les possessions macédoniennes 
au sud du Balkan. Afin d'assurer la paix dans ces pos- 
sessions, le roi macédonien Philippe II entreprit une expé- 
dition contre le roi scythe Ateas en 339 av. J.-C. Alexandre 
le Grand également fit la guerre aux Scythes et arriva 
jusqu'au bas Danube; cependant, ni l'un ni l'autre n'ef- 
fectuèrent aucune conquête en Dobroudja. Plus tard, le 
roi Lysimaque à qui revenait la plus grande partie de la 
Péninsule balkanique, conquit la Dobroudja, après avoir 
fait la guerre à l'union des villes grecques. 

Le règne de Lysimaque fut marqué par l'instauration 
de la paix, l'introduction de l'administration dans toute 
la Dobroudja et la création de conditions favorables pour 
le commerce grec non seulement maritime, mais danubien et 
intérieur. D r Weiss, avec raison à mon avis, suppose, que c'est 



— 14 — 

alors que naquit la ville de Axiopolis 1 ). Durant le règne 
du successeur de Lysimaque, Ptolomée Kéraunos, la 
situation politique de la Dobroudja et d'une grande partie 
de la Péninsule balkanique a été complètement modifiée, 
grâce à la grande invasion des Celtes. 

Après les Macédoniens qui furent les premiers conqué- 
rants bien organisés de la Dobroudja, viennent du sud 
les Romains qui, dans leur désir d'assurer la paix dans 
leurs possessions balkaniques, cherchaient à faire du Da- 
nube une frontière solide. Sous le commandement de Scri- 
bonius Curio (75 — 72 av. J.-C), l'armée romaine pénétra 
et s'avança, par la partie est de la Péninsule balkanique, 
jusqu'au Danube; un peu plus tard M. Licinius Lucullus 
conquit toute la Dobroudja. 2 ) 

Les premières années de la domination romaine n'ap- 
portèrent pas la paix en Dobroudja, parce que précisément 
alors elle devint l'arène des luttes entre les Romains et la 
population indigène et avec les Basiarnes et les Daces 
qui attaquaient au nord. Plus tard, en 19 av. J.-C. le 
gouverneur macédonien M. Licinius Crassus, en guerre 
avec les Bastarnes, qui avaient pénétré très loin au 
sud de la péninsule, attaquèrent le Danube jusqu'à son 
embouchure, aidés d'un grand nombre de Gètes indigènes. 
La Dobroudja devint alors partie des possessions romaines 
de la péninsule; mais c'est cent ans plus tard qu'elle put 
jouir des bienfaits de la culture romaine. 

Les premiers temps de la domination romaine la Dobrou- 
dja était gardée par les armées de l'allié romain, le 
prince odrysien Rhoemetalkes; seules les villes maritimes 
se trouvaient sous le pouvoir direct du gouverneur macé- 

*) Dr. Jacob Weiss: Die Dobrudscha im Altertum. Historische Land- 
schaftskunde, Sarajevo, 1911, p. 29. J'ai largement utilisé le précieux travail 
de Weiss pour la plus ancienne histoire de la Dobroudja. 

2 ) Appian: Illyr. 30, Eutropius, V, 10. 



— 15 — 

donien et la Dobroudja passa totalement sous le gouverne- 
ment romain en 46 ap. J.-C. *). 

Comme pour leurs autres possessions, les Romains 
construisirent des haies et des fortifications le long du 
Danube pour la défense de la Dobroudja; ils ne purent 
toutefois jouir d'une vie paisible que lorsque l'empereur 
Trajan conquit les Daces et plaça des garnisons romaines 
dans les forteresses dobroudj aines du long du Danube, 
près du village actuel d'Iglitza, ainsi que l'atteste une men- 
tion spéciale de Troesmis. 

Le II e s. ap. J.-C. vit la Dobroudja en plein épanouis- 
sement. A part de nombreux châteaux le long de la frontière, 
qui abritaient non seulement l'armée mais aussi des émigrés 
locaux, des romains et des légionnaires ayant déjà servi, il 
surgit à l'intérieur beaucoup de villes et villages qui donnèrent 
de l'animation au commerce des villes danubiennes et mari- 
times. La paix prolongée, la sécurité de l'existence et des 
voyages se répercutèrent très favorablement surtout sur 
les villes grecques de la mer Noire qui s'enrichirent, 
s'agrandirent et acquirent un caractère international, grâce 
à l'affût de citoyens romains et de provinciaux romanisés. 
C'est alors que Tomi prit la première place parmi les villes 
maritimes dobroudj aines. La romanisation de la Dobrou- 
dja s'effectua assez rapidement, mais la période de paix 
ne continua pas même un siècle. En effet, au IV e s. ap. 
J.-C. envahirent la Dobroudja successivement: les Bas- 
tarnes et Carpes, les Goths et Visigoths. Pour repousser leurs 
attaques, les Romains construisirent de nouvelles for- 
teresses. Constantin le Grand, dans ce but, fit construire 
un retranchement en pierre le long de la vallée Kara-Sou 2 ). 

') A. von Premerstein : Die Anfânge der Provinz Môsien, Jahrheft 
des Oesterr. Archâolog. Instit. I. Beiblatt, p. 192; D r Weiss, op. cit., p. 32. 

a ) Schuchardt: Jahrbuch des deutschen Arch. Instit., 1901, p. 120, Weiss, 
p. 37. 



- 16 — 

Déjà bien avant, en 87 ap. J.-C, on construisit également 
un retranchement d'Axiopolis jusqu'à Tomi, afin de rac- 
courcir la frontière et de la défendre plus facilement contre 
les Daces 1 ). 

La bigarrure ethnographique de la population de la 
Dobroudja s'intensifia sous la domination romaine, parce 
que beaucoup parmi les envahisseurs du nord restaient 
dans le pays comme paisibles citoyens ou comme alliés 
des Romains. L'invasion des Huns amena de plus grandes 
transformations ethniques en Dobroudja parce que, à 
part les Huns, s'y établirent encore des Allemands orien- 
taux Skires et Alanes 2 ). Si nous prenons en considération 
la grandeur insignifiante de la Dobroudja et l'infiltration 
pacifique et violente de nombreux peuples du nord ou du 
sud, nous pouvons difficilement tomber d'accord avec 
certains historiens roumains, qui prétendent que dans cette 
contrée de faibles groupements d'habitants romanisants 
qui y vivaient auraient pu s'y raffermir et s'y consolider 
en grand nombre. 

A la fin du V e et au début du VI e s. apparaissent le long 
des rives nord du bas Danube les Bulgares 3 ), que les habi- 
tants byzantins, conformément à une vieille coutume, appe- 
laient souvent Huns. Au commencement les Byzantins con- 
clurent avec eux une union contre les Goths qui ne dura 
pas longtemps; les Bulgares, à l'instar d'autres peuples des 
steppes du nord, attirés par les richesses de Byzance, pas- 
saient souvent le Danube et pénétraient dans le sud de la 
Péninsule. Les Bulgares furent la cause que l'empereur 
Anastasius, pour défendre Constantinople, dut construire 
le célèbre « mur Anastasien », qui s'étendait de la mer de 
Marmara à la mer Noire, et dont il est resté des traces 



J ) Dr. Weiss: op. cit., p. 39. 

2 ) Jordanes: Getica, cf. D* Weiss: op. cit. p. 39. 

3 ) Marcellinus Cornes: a. 499, 502, Zonaras, XIX, 4. 



— 17 — 

jusqu'aujourd'hui encore. Après les Bulgares, les Slaves 
aussi traversaient le Danube. 

Procope nous apprend que des Slaves s'établirent à 
l'intérieur de la Dobroudja dans la première moitié du VI e s. 
autour de remplacement Ulmetum 1 ) (village de Tchatal- 
Orman). L'empereur Justinien essaya d'intensifier la dé- 
fense de la Dobroudja, en réparant les forteresses du Danube 
détruites, à l'intérieur, et en construisant de nouvelles. 
Vite, elles furent prises parles Avares qui, après avoir vaincu 
les Slaves de Valachie, pénétrèrent dans la Péninsule. D r 
Weiss dit avec raison: «Les confins danubiens apparte- 
naient de nom seulement au royaume romain; les Slaves 
et les Bulgares lui succédèrent» 2 ). 

L'établissement de Slaves et Bulgares en Dobroudja 
constitue une nouvelle époque pour cette contrée; il mit les 
bases d'une vie historique prolongée et dont les conséquences 
furent satisfaisantes. L'expression «la Dobroudja est le 
berceau de l'Etat bulgare», doit être acceptée dans toute la 
plénitude du terme, car c'est dans les limites de la Dobroudja 
que fut créée l'heureuse union entre Slaves et Bulgares; c'est 
là que naquit l'Etat bulgaro-slave qui, dans une poussée 
ininterrompue d'unification des ainsi nommés Slaves bulgares 
ou dacéens, acquit une grande expansion. Etant donné 
que beaucoup d'écrivains roumains de ces dernières années, 
en contradiction avec leur propre littérature jusqu'en 1912, 
contestent l'existence de liens historiques quelconques entre 
la Dobroudja et la Bulgarie, je suis forcé de m'étendre 
un peu plus sur l'ancienne histoire bulgare de cette contrée, 
dans une mesure dépassant la distribution des matières. 

Au VI e s., en Roumanie actuelle et en Hongrie orientale 
jusqu'au fleuve Theiss vivaient des Slaves, connus sous le 



*) Procopius: De aedificiis, cf. D» Weiss: op. cit. p. 39. 
a ) D r Weiss: op. cit. p. 40. 



— 18 - 

nom de Slaves dacéens, qu'on nomme encore Slaves bul- 
gares, parce qu'ayant plus tard constitué la base pour la 
création du peuple slavo-bulgare dans la Péninsule balka- 
nique. A l'est des Slaves dacéens, vivaient les Bulgares 
qui par leur origine se rattachaient aux races touraniennes 
de l'Asie centrale. Ces Bulgares qui, avec l'aide des Slaves, 
fondèrent un royaume bulgare dans la Péninsule balkanique 
en 679, nous les appellerons les Prébulgares, jusqu'au mo- 
ment où ils s'assimilèrent physiquement et spirituellement 
aux Slaves, en adoptant leur langue et leurs coutumes 
tout en conservant leur nom. 

Les Slaves dacéens et les Prébulgares vivaient en rap- 
ports étroits dans leurs emplacements au nord du Danube; 
leurs hordes souvent traversaient ensemble le Danube 
pour ravager les contrées de Byzance, d'où naquit l'idée 
vraisemblable que, déjà dans leurs emplacements respec- 
tifs de l'autre côté du Danube, des croisements s'effec- 
tuèrent entre Slaves et Prébulgares. En effet, dans la liste 
des princes bulgares avant Asparukh, le fondateur de l'Etat 
slave bulgare, figurent les noms slaves GostounetBezmer 1 ). 

Déjà dès la première moitié du VII e s., beaucoup de Slaves 
dacéens et bulgares émigrèrent en Mésie, Thrace et Macé- 
doine. Pendant ce temps, des tribus slaves s'établirent en 
Dobroudja actuelle et dans la partie restante de la Bul- 
garie danubienne 2 ). 

Au milieu du VII e s. la «vieille et grande Bulgarie », après 
la mort de son fondateur KoubraU se disloqua en hordes 
séparées qui, sous la pression des Khosars de l'est, se dis- 
persèrent dans différentes directions. Quelques-unes de ces 



*) I. Ivanoff: «Les Bulgares en Macédoine», 2 e éd., Sofia, 1917, p. 257 
(en bulgare), cf. Prof. D r A. Ischirkoff : «Le nom de bulgare», Lausanne, 
1918, 13. 

") Theophanis : Chronographia, éd. de Boor, p. 358. 



- 19 — 

hordes, dirigées par Asparukh, fils de Koubrat, s'établirent 
le long des rives danubiennes du delta. Ces nouvelles posi- 
tions ne présentant aucun moyen de défense au nord et 
à l'est, Asparukh profita des dispositions amicales de son 
père à l'égard de Byzance, pour obtenir l'autorisation de 
l'empereur Constantin IV Pogonat (668 — 685) de s'établir 
avec son peuple en territoire byzantin, au sud du Danube. 
On ne connaît pas au juste le moment où Asparukh passa 
dans la partie septentrionale de la Dobroudja; le fait n'a 
pas dû se produire plus tard que l'année 678. Asparukh 
s'obligea à devenir l'allié de l'empereur et de garder sa 
frontière contre de nouvelles invasions des barbares. 

Les Bulgares, d'après leur vieille habitude, créèrent près 
du village actuel Nicolitzel, au sud de la ville Isaktcha, un 
camp fortifié dont on retrouve les traces aujourd'hui encore. 
En 1917, l'archéologue K. Skorpil, après avoir minutieu- 
sement étudié ce camp, analysé tous les renseignements 
historiques et comparé le plan du camp et la construction 
des retranchements avec les vieux camps bulgares, déjà 
bien observés, de Aboba-Pliska et de Preslav, arrive à la 
conclusion que le camp en question est celui d'Asparukh, 
dont parle l'écrivain byzantin Nicéphore 1 ). 

Asparukh ne resta pas longtemps le gardien docile de 
Byzance en Dobroudja septentrionale. Lorsque celle-là 
entreprit la lutte à l'est et à l'ouest et que Constantinople 
même se trouvait menacée par les Arabes, Asparukh, d'ac- 
cord avec les tribus locales slaves, se déclara souverain 
indépendant de la Dobroudja du nord, à l'époque de 
Constantin IV Pogonat, héritier de Constant II. Il 
entoura son Etat au sud d'une muraille, qui s'étendait 
du Danube jusqu'à la mer, et qui est connue sous 



*) K. Skorpil: Anciens monuments bulgares dans la Dobroudja. Dans 
La Dobroudja, Sofia, 1918, p. 109 à 153. 



— 20 — 

le nom de Kioutchouk-Ghermé (petite barrière). Cette mu- 
raille s'étend entre le village de Kokerléni et la ville de 
Constantza. Que cette muraille est une oeuvre bulgare, le 
prouvent: primo, le renseignement historique puisé dans le 
travail apocryphe «Visions du prophète Isaïe», écrit au XI e s. 
et dans lequel il est dit que le prince bulgare Asparukh 
construisit un retranchement allant du Danube jusqu'à la 
mer 1 ). Secondo : la structure même du retranchement dénote 
un type achevé de construction, tel que présentaient les 
autres retranchements, dont on sait pertinemment qu'ils 
ont été construits par les Bulgares. 

Quoique ayant passé avec ses hordes au sud du Danube, 
Asparukh ne se détacha guère de ses compatroites de l'autre 
côté du fleuve. Il continua à y exercer le pouvoir et, afin 
de se soustraire aux attaques du nord, construisit une mu- 
raille qui allait exactement du fleuve Pruth, en Bessarabie 
méridionale actuelle, et entre le Pruth et le Sereth, où on 
trouve des traces d'emplacement bulgare près de la ville 
actuelle de Galatz. C'est dans cet emplacement que les 
Bulgares d'Asparukh se maintinrent quelque temps avant de 
traverser le Danube et revenir en Dobroudja. Theophane, 
en écrivant qu'Asparukh s'établit entre le Danube et les 
fleuves du nord, pensait sans doute au camp retranché de 
Galatz 2 ). 

Les Byzantins accueillirent avec hostilité la proclama- 
tion d'Asparukh comme souverain indépendant et quand 
Constantinople ne fut plus menacée, l'empereur Cons- 
tantin Pogonat essaya de punir les Bulgares et de les 
chasser du territoire conquis. Il envoya contre eux une 
armée, à travers les passages des Balkans et par mer, dans 



x ) K. Jireëek: Das christliche Elément der topographischen Nomen- 
klatur der Balkanlànder, dans Sitzungsbericht d. k. Akademie, Wien, 
B. CXXXVI, 87. 

») Skorpil: op. cité, p. 145 à 146. 



— 21 — 

la direction des bouches du Danube; mais les Bulgares 
étaient solidement fortifiés dans les plaines marécageuses 
de la Dobroudja: les Byzantins non seulement ne purent 
rien leur faire, mais furent battus par eux. L'empereur 
Constantin Pogonat fut obligé en 679 de conclure avec les 
Bulgares un traité de paix humiliant d'après lequel il 
cédait à Asparukh la terre entre Stara-Planina (Balkan) 
et le bas Danube jusqu'au fleuve Iskar. 

Dans sa guerre avec les Byzantins, Asparukh avait de 
son côté les Slaves qui vivaient en Dobroudja et en Mésie 
orientale et qui avaient conservé dans l'Etat d'Asparukh 
une certaine autonomie. On connaît le nom de le tribu 
slave, Sévères (lé^epec;) qui défendait contre Byzance les 
défilés de Bérégava en Stara-Planina orientale. Les autres 
sept tribus slaves, dont nous ignorons les noms, étaient 
tenues de garder les frontières occidentales du nouvel Etat 
contre les Avares 1 ). 

L'Etat slavo-bulgare créé par Asparukh, dans lequel 
la base de la population était formée par l'élément slave 
sédentaire, alors que les organisateurs étaient les nouveaux 
venus bulgares à l'esprit belliqueux, cet Etat représentait 
une combinaison heureuse qui donna de très bons résultats. 
Déjà du temps d'Asparukh, le nouvel Etat s'élargit au nord 
du Danube jusqu'au grand retranchement roumain qui a 
certainement une origine bulgare et qui s'étend du Danube, 
près de Braïla, jusqu'au milieu du fleuve Jiu. Au sud du 
Danube, la frontière bulgare occidentale a été déplacée 
jusqu'au fleuve Ogosta après la défaite des Avares. L'unité 
raciale des Slaves bulgares de Dacie et Mésie ainsi que 
la connaissance intime entre Bulgares et Slaves, contri- 



l ) Theophanis: Chronographia, éd. de Boor,359, S. Nicephori Breviarium 
éd. Bonnae, 40. 



- 22 — 

buèrent sûrement au rapide agrandissement de l'Etat d'As- 
parukh. 

L'Etat bulgare s'étant élargi à l'ouest, sa capitale fut 
transférée d'abord à Pliska (le village Aboba actuel), et 
ensuite à Preslav, sur le fleuve Titcha jusqu'au pied 
septentrional de la Stara-Planina. Les deux premières 
capitales présentaient de vastes camps fortifiés, tel celui 
de Nicolitzel. Les fouilles de Pliska et Preslav mirent à jour 
les fondements de constructions monumentales, de châ- 
teaux et d'églises qui nous émerveillent par leur perfection 
et originalité 1 ). Elles se distinguent de l'art de construction 
byzantin et attestent que les Bulgares ont apporté avec 
eux une certaine habileté et dextérité dans l'art de cons- 
truire de grandes et solides bâtisses. 

Le choix de Pliska et Preslav pour capitales de l'Etat 
bulgare fut très heureux. D'ici on pouvait facilement 
garder les défilés de la Stara-Planina orientale. Elles étaient 
sur la route du Danube à Constantinople et sur le passage 
des voies de Nikopol et Rousse jusqu'à Varna; enfin 
elles occupaient la place centrale du célèbre quadrilatère: 
Silistra, Rousse, Choumen et Varna qui, à aucune époque, 
n'a perdu son importance défensive. La Dobroudja était 
étroitement liée avec les capitales de la Bulgarie et, étant 
donné que le pouvoir bulgare au nord du Danube continuait 
sans interruption jusqu'à l'arrivée des Magyars sur le 
Danube en 895, elle fut longtemps épargnée contre les 
attaques du nord, si fréquentes dans ces parages avant la 
fondation de l'Etat bulgare. 

L'empereur de Byzance, Constantin V Copronyme 
(740 — 775), qui était l'ennemi le plus dangereux du jeune 
Etat bulgare et qu'Alfred Lombard appelle le premier 



a ) Dans le livre du prof. Ouspensky et K. Scorpil Aboba-Pliska et dans 
l'Album adjoint à cet ouvrage, édité par l'Institut archéologique russe de 
Constantinople, t. X, sont décrites les intéressantes trouvailles de Pliska. 



— 23 — 

Bulgarochtone, entreprit neuf campagnes contre la Bulgarie 
sur terre et sur mer; par deux fois (en 755 et en 773), il 
débarqua avec de nombreuses barques (plus de 2000) sur 
les bouches du Danube, et réussit à pénétrer en Bulgarie 
à travers la Dobroudja, mais ne parvint guère à anéantir 
la puissance bulgare 1 ). 

La longue période de paix en Dobroudja, de 679 à 895, 
contribua à créer dans cette contrée une prospérité inconnue 
jusqu'alors. Dorostol, la Silistra actuelle, devint une ville 
fortifiée très importante et centre spirituel de la Bulgarie 
danubienne orientale 2 ). Preslav a été célébrée par les chro- 
niqueurs bulgares et byzantins comme une ville grande, 
belle et riche; nous savons, d'autre part, par la vieille 
littérature bulgare, son importance comme centre spirituel 
du peuple bulgare. Le prince Omortag (814 — 831), dont il 
est resté beaucoup d'inscriptions sur pierre, a construit plu- 
sieurs édifices, un palais royal sur le Danube, près de Tou- 
trakan, et fit élever entre ce palais et Pliska un mausolée. 

Lorsque le peuple bulgare embrassa officiellement le 
christianisme, en 865, il se créa un nouveau lien entre la 
population de Dobroudja qui, dans sa plus grande partie 
était déjà chrétienne, et les centres spirituels de Bulgarie, 
d'abord à Preslav, ensuite à Silistra. 

En 895, les Hongrois, appelés par l'empereur byzantin 
Léon VI, le Philosophe, contre les Bulgares et emmenés sur 
des bataux grecs jusqu'aux bouches du Danube, envahirent 
la Dobroudja avec leurs chevaux légers, la dévastèrent et 
arrivèrent jusqu'à Dorostol; le tzar Siméon et son armée 
se retirèrent derrière les fortifications de cette ville. Dans 



*) Nicéphori Breviarium; éd. de Boor, p. 66; Teophanis, Chronogr., 
p. 446, cf. Alfred Lombard: Constantin V, empereur des Romains (740 à 
775), Paris, 1912, p. 44 à 58. 

2 )Une histoire détaillée de Dorostol (Silistra) a été écrite par le Rou- 
main Popa-Lisseanul, Bucarest, 1913. 



— 24 — 

cette même guerre, le tzar bulgare fut obligé de s'enfermer 
une autre fois dans la forteresse Moundraga, dont nous ne 
connaissons pas exactement la place. Aidé des Pétché- 
nègues, ennemis des Hongrois, le tzar Siméon réussit à 
délivrer la Dobroudja. Cependant le lien avec les posses- 
sions bulgares de l'autre côté du Danube se trouva af- 
faibli pour longtemps; ces possessions, du temps de Kroum 
(802 — 814), s'étendaient jusqu'à Theiss et la Moravie. 

Les Hongrois s'installèrent dans la plaine moyenne du 
Danube; les Pétchénègues qui les suivaient, conquirent la 
Roumanie et la Bessarabie. Les Byzantins essayèrent en 
vain de soulever les Pétchénègues contre les Bulgares 
Ceux-là, au contraire, restèrent amis et alliés de ceux-ci, 
de sorte que la Dobroudja put facilement se délivrer 
des invasions hongroises. 

En 968, le prince russe Svetoslav, acheté par l'empereur 
byzantin Nicéphore Phocas, descendit avec 60,000 soldats 
d'élite et avec sa flotte par le Dniepr en mer Noire et, 
de là, aux embouchures du Danube jusqu'aux extrêmes 
limites du royaume bulgare. Les Russes pénétrèrent en 
Dobroudja; les 30,000 soldats envoyés contre eux par 
le roi des Bulgares Pierre furent défaits et obligés de 
s'enfermer à Dorostol 1 ). Le chroniqueur russe décrit ainsi 
l'invasion russe en Bulgarie: «Svetoslav eut le dessus sur 
les Bulgares, prit 80 villes le long du Danube, s'établit à 
Preslavetz et leva des impôts sur les Grecs» 2 ). Les Russes 
continuèrent leur expédition vers le sud en dévastant la 
contrée, mais maintinrent seulement la Dobroudja sous 
leur pouvoir. Bientôt ils furent contraints de retourner à 
Kiev, leur patrie, étant menacée par les Pétchénègues. 



*) Léon de Diacre: éd. Bonnae 78, Dans la traduction bulgare de l'his- 
toire de Manassi on narre l'entrée des Russes dans cette ville. 
*) Chronique de Nestor, cf. M. Drinoff: Œuvres, I, 332. 



- 25 — 

L'année suivante, en automne, Svetoslav retourna de 
nouveau en Bulgarie, reconquit la Dobroudja avec Pres- 
lavetz 1 ) ; les Bulgares n'ayant pu s'y opposer avec des forces 
importantes, il conquit leur capitale Preslav (la grande 
Preslav), fit prisonnier le roi bulgare Boris II, traversa la 
Stara-Planina et se dirigea sur Constantinople, où il fut 
repoussé par l'empereur Jean Zimiscès. L'année après, 
Svetoslav renouvela son expédition en Thrace et la 
dévasta; mais au printemps de 972, Jean Zimiscès, ac- 
compagné de nombreuses forces militaires, traversa les dé- 
filés de la Stara-Planina et après une lutte acharnée, en- 
leva Preslav aux Russes ainsi que la famille royale qui fut 
faite captive par ces derniers. Jean Zimiscès continua la 
lutte contre les Russes et se déclara libérateur de la Bul- 
garie. Les Russes, poursuivis, se réfugièrent dans la for- 
teresse Dorostol où, après trois mois de défense, ils capi- 
tulèrent à la condition qu'on les laissât rentrer chez eux. 

La campagne dévastatrice de Svetoslav en Bulgarie 
accéléra leur conquête par les Byzantins. A la fin du X e s. 
Samuel réussit à libérer pour peu de temps la Bulgarie 
danubienne et la Dobroudja 2 ), mais lorsque le royaume 
bulgare occidental tomba lui aussi sous la domination 
byzantine, en 1018, la Dobroudja entra dans la contrée by- 
zantine, sous le nom de «thème des villes istriennes.» 

La Dobroudja a partagé le sort historique de l'Etat bul- 
gare dont elle fit, 250 ans durant, partie intégrale. Elle 
était le plus près du centre politique et spirituel de l'Etat, 



x ) Cette ville se trouvait à la même place que le village moderne de 
Prislava, sur le bras de Saint-Georges du delta danubien, à l'est de la 
ville de Toultcha. 

*) M. D. Jonescu: Dobrogia in pragul veacului al XX lla Bucarest, 
1904, p. 543: «Aça dar Dobrogia de azï, pânà la gurile Dunariï fâccea parte 
din regatul Bulgarilor, a càruï capitalà Samuel o strârautâ la Presba. 



— 26 — 

près de Pliska et Preslav, et se souciait fort peu des évé- 
nements militaires dont est pleine l'histoire du premier 
royaume bulgare, celui de 679 à 1018. Si dans les chro- 
niques on ne trouve pas beaucoup de renseignements sur 
la Dobroudja, cela tient à la tranquillité de la vie qui s'y 
maintenait et à l'éloignement de Constantinople. Comme 
terre de passage, la Dobroudja développa son commerce 
et ses communications; les mots que l'historien russe Nestor 
fait dire au prince Svetoslav, qui décrivait à sa mère les 
richesses de la région de Preslavetz, ces mots doivent être 
acceptés, comme l'expression de la vérité: «Je ne veux pas 
Kiev, dit-il, mais désire vivre à Preslavetz sur le Danube : 
c'est là le centre de ma terre où l'on apporte toutes sortes 
de marchandises: de Grèce, de l'or, des objets tissés, du 
vin et divers fruits; de Bohême et Hongrie, de l'argent et 
des chevaux; de la Russie, des fourrures, de la cire, du miel et 
des esclaves» 1 ). 

Le chemin de Russie pour Constantinople passait par 
la Dobroudja. L'empereur Constantin Porphyrogénète, 
écrit, vers 950, que les commerçants russes générale- 
ment vont à Constantinople en passant par la Bul- 
garie; ils s'élancent en chaloupes sur le Dniepr et la mer 
Noire jusqu'aux bouches du Danube; de ses rives, ils con- 
tinuaient sur terre à travers Konopou, Constantza, plus loin 
par le fleuve Varna (le fleuve de Provadia) etDizina (Kam- 
tchia) jusqu'à Messemvria. Tout ce chemin, aux dires de 
Porphyrogénète, se trouvait sur «terrebulgare» 2 ). LamerNoire 
étant tumultueuse et la navigation sur le Eminé-Borounou 
étant très dangereuse, les commerçants de Constantinople 
pour le bas Danube s'arrêtaient à Messemvria et conti- 



*) Chronique de Nestor a. m. 6477, cf. M. Drinoff : Œuvres, I, p. 338. 
*) Constantin Porphyrogénète: de administrando imperio; N. Jorga: 
Studii istorice etc. p. 24; M. Jonescu: Dobrogia etc. p. 542 à 543. 



— 27 — 

nuaient leur voyage par la voie de terre à travers les défilés 
de la Stara-Planina et de la Dobroudja jusqu'à Preslavetz. 
Etant donné que les Bulgares possédèrent pendant des 
sièclesrautrecôtéduDanubeenRoumaniemoderne— comme 
l'attestent les monuments byzantins, bulgares et européens 
occidentaux et les meilleurs écrivains roumains 1 ) — les opi- 
nions de quelques historiens roumains improvisés que «Les 
Bulgares ont traversé la Dobroudja en 679, lors de leur raid 
pillard dirigé vers Constantinople, mais n'y fondèrent aucun 
établissement et n'y laissèrent aucune trace, aucun vestige 
de leur passage», rappellent l'invasion des Bulgares avant 
cette date, mais pas leur existence séculaire comme Etat 
organisé. Il ne faut pas oublier que la Dobroudja formait 
non seulement une partie de l'Etat bulgare, mais, dans sa 
partie méridionale, le noyau de cet Etat. Au point de 
vue spirituel, la Dobroudja entrait dans le giron de l'Eglise 
bulgare. Avant la soumission de la Bulgarie à Byzance, 
sous le règne du roi Pierre, le siège du Patriarcat bulgare 
se trouvait pendant quelque temps à Silistra 2 ). 

La Bulgarie d'au delà du Danube (ecg BooÀyapcav èxel&ev 
rdVkrpoi) norapoi)*) existait déjà du temps d'Asparukh. 
On parle dans la généalogie princière prébulgare (édité 
par A. Popoff à Moscou en 1865, 1. 1 de l'Aperçu des chro- 
nographes de la rédaction russe) «de règne de l'autre 
côté du Danube». Cette Bulgarie était formée de Bul- 
gares, d'abord soumis aux Avares, puis délivrés plus tard par 
Koubrat, père d'Asparukh. Près d'eux vivaient les Slaves, 



*) Xenopol, Bogdan, Onciul et autres. 

a ) Ce fait est confirmé par le catalogue de Du Cange sur les archevêques 
bulgares, ainsi que par un décret de l'empereur Basile, le tueur des Bul- 
gares, cf. E. Goloubinsky: Esquisse de l'histoire de l'Eglise orthodoxe 
bulgare, serbe, etc., Moscou, 1871, p. 261. M. Drinoff: Œuvres, I, p. 435 à 
436. 

3 ) Symeon Magister: Annales, éd. Bonnae, 615. 



— 28 — 

à eux soumis. Lorsque Asparukh fonda un Etat au sud du 
Danube, l'union s'effectua entre les deux principautés bul- 
gares, en deçà et au delà du Danube. Déjà à la fin du 
XVIII e s. l'historien Engel développa la théorie de l'existence 
de la Bulgarie transdanubienne et de sa création ancienne 1 ); 
les conclusions d'Engel furent admises plus tard par Chafarik, 
Hilferding et autres. La Bulgarie transdanubienne s'a- 
grandit particulièrement du temps de l'énergique prince bul- 
gare Kroum. Aidé des Slaves transdanubiens, il conquit 
les Avares qui avaient été déjà battus par les Francs et 
chassés à l'est du fleuve Theiss 2 ). De sorte que l'Etat de 
Kroum, au début du XI e s., s'étendait au nord-ouest 
jusqu'aux frontières orientales de l'Etat franc de Theiss et 
Save. Déjà, avant Kroum, des prisonniers byzantins 
avaient été emmenés au delà du Danube, mais c'est Kroum 
qui faisait cela souvent. En 813, quand il fut perfidement 
blessé devant les murs de Constantinople, à son retour il 
dévasta la Thrace, enleva et établit «sur les rives du Danube », 
10 — 12,000 hommes, sans compter les femmes et enfants 3 ). 
En dehors des Grecs furent également emmenés de l'autre 
côté du Danube, suivant Chafarik, de 775 à 813, beaucoup 
de Slaves de Macédoine et de Thrace 4 ). Léon le Grammairien 
et Georges le Moine déclarent que sous le règne de Théo- 
phile (829 — 842) beaucoup de ces Macédoniens 6 ) emmenés 
vivaient « au delà du Danube» (nèpav roû norafioû toï> Aavou(iïov). 



x ) Engel: Geschichte des alten Panoniens und der Bulgarei, Halle, 1797, 
p. 263 à 288. 

') W. Tomaschek: dans Zeitschrift fur die Oesterreichischen Gymna- 
sien, 23. Jahrgang, p. 148. 

8 ) Symeon Magister, éd. Bonnae, 614 à 615. 

*) P. Schafarik: Slavische Altertûmer, Leipzig, 1843, II, p. 202. 

6 ) Sous le nom de Macédoniens, en ce temps, on désignait les Thracéens. 
Dans ce cas, nous devons adopter la seconde dénomination, car la plupart 
des prisonniers de Kroum étaient d'Andrinnople. 



— 29 — 

L'énergique gouverneur macédonien Bardas voulut les 
rapatrier, en les faisant monter sur des bateaux, mais le 
souverain bulgare Baltimir s'y opposa et il y eut même 
combat entre Macédoniens et Bulgares 1 ). 

Le successeur de Kroum, le prince Omortag s'occupa 
beaucoup des contrées nord-ouest de la Bulgarie; il 
entreprit une expédition contre les princes vassaux slaves 
de la Save en 827. C'est à partir de ce moment que la ville 
de Singidunum, au confluent de la Save et du Danube, com- 
mença à s'appeler en bulgare Belgrade. Dans les inscriptions 
sur pierre du temps d' Omortag, il est mentionné que deux 
chefs bulgares, Ocorsas et Onegovan, se noyèrent, le premier 
dans le Dniepr, le second dans la Theiss. Ces faits témoignent 
incontestablement de l'élargissement du royaume bulgare au 
delà du Danube. Le prince Boris (853 — 888) prit part aux 
luttes des Etats de l'Europe centrale, notamment à celle 
du prince Rostislav, qui fonda la grande Moravie, unifiant 
ainsi beaucoup de Slaves d'ouest, y compris les Tchèques; 
avec Ludwig V Allemand Boris se rangea d'abord du côté 
de Rostislav, et conclut après une union avec Ludwig, qui 
dura 40 ans 2 ). Le successeur de Boris, Vladimir, possédait 
les salines transylvaniennes 3 ) mais son frère Siméon (893 à 
927), qui tourna ses regards plutôt vers le sud, se sou- 
ciait peu de l'Etat bulgare du nord du Danube. Et 
lorsque les Hongrois traversèrent la Valachie et s'em- 



l ) Georges Moine: Migne CX p. 980 à 981 et Léon le Grammairien: 
Migne CVIII, p. 1664. 

*) Dans les Monumenta Germaniae historica, 1. 1, éd. Pertz, on trouve des 
renseignements sur les relations des Bulgares avec l'Etat franc voisin à partir 
de 814 (t. I.p. 122, 212, 217, 358, 359,374) cf. Fr. Gfrôrer: Geschichte der 
ost- und westfrânkischen Garolinger vom Tode Ludwigs des Frommen bis 
zum Ende Conrads I (840 à 918), Freiburg im Breisgau, 1848, I, 430 à 431. 

8 ) J. L. PiS: Ueber die Abstammung der Rumânen, Leipzig, 1880, 
p. 73. 



— 30 — 

parèrent de la plaine moyenne du Danube — après les Hon- 
grois, les Pétchénègues s'établirent en Valachie — le lien 
entre les deux Bulgarie se relâcha pour quelque temps. 
Cependant des renseignements du XI e et XII e s. attestent 
que, alors même que la Bulgarie du sud était soumise à 
Byzance, il existait, de l'autre côté du Danube, la capi- 
tainerie bulgaro-romaine, mi-souveraine, Oltenia, ainsi 
que d'autres en Transylvanie et à Srem. 

J'ai ouvert une parenthèse — en disant quelques mots 
de la Bulgarie transdanubienne — pour mieux connaître 
la situation de la Dobroudja dans le vaste royaume bulgare, 
et pour mieux comprendre l'appoint de la population d'au 
delà du Danube dans le grand mouvement de libération des 
Bulgares en 1186 et dans les années suivantes. 



II. 

La Dobroudja sous la domination byzantine 
(1018—1186) 

L'empereur byzantin Basile II, après avoir battu les 
forces principales du tzar bulgare Samuel, en 1014, put fa- 
cilement venir à bout de son fils Gabriel-Rodomir (1014 à 
1015) et de l'usurpateur du trône bulgare Jean Vladislav 
(1015 — 1018). En 1019, toutes les forteresses bulgares étaient 
entre les mains des Byzantins ; Basile 1 1 qui mérita j ustement 
son titre honorifique de «tueur de Bulgares» — «Bulgaroch- 
tone» — rentra triomphalement à Constantinople en vain- 
queur. La Dobroudja, que Samuel put à la fin du X e s. 
annexer au royaume en prenant Preslavetz, passa également 
sous le pouvoir bysantin, fit partie de la Bulgarie soumise 
et obtint un gouvernement spécial. Le «duc de la Bul- 
garie» avait, en sa qualité de gouverneur impérial, son 
siège à Uskub. L'ancien royaume de Samuel fut divisé 
en quatre provinces; la Dobroudja faisait partie de la 
province formée de la Bulgarie danubienne et connue 
sous le nom de « thème des villes istriennes ». Le chroni- 
queur Skylitzès relate que l'empereur Basile n'avait pas 
l'intention de changer les lois, les mœurs et l'ordre 
établis dans le pays, encore moins de les réformer, 
mais décida de maintenir les Bulgares sous la même légis- 
lation et la même façon de vivre, comme du temps de 
Samuel. D'autre part, nous savons, d'après trois édits de 
l'empereur Basile, qu'il dota l'Eglise bulgare de droits au- 
tonomes, dans les limites du royaume établies par les rois 
Pierre et Samuel *). Le siège de l 'archevêché bulgare, dont 
le titulaire avait le titre d'archevêque, avec les adjonctions: 

*) E. Goloubinsky: Esquisse, etc., p. 259 à 263. 



— 32 — 

«de la Bulgarie », «de tous les Bulgares», «de toute la terre 
bulgare », etc., était Okhrida. Le premier archevêque d'O- 
khrida, sous la domination byzantine, fut le moine Jean, de 
Debre, né Bulgare. La Dobroudja se rattachait, au point de 
vue spirituel, à l'archevêché d'Okhrida et faisait partie 
de Véparchie de Silistra. 

Sous le pouvoir byzantin la Dobroudja était éloignée du 
centre politique — Constantinople ; elle forma la périphérie de 
l'Etat, et sa défense contre les invasions du nord devint 
extrêmement difficile. Naguère les Bulgares, par les armes 
et par les alliances, maintenaient les Pétchénègues de l'autre 
côté du Danube, mais une fois la Bulgarie affaiblie et dé- 
membrée, et Byzance étant occupée souvent ailleurs avec 
ses guerres, la frontière danubienne n'était pas assez défen- 
due. Les Koumans qui vivaient en Valachie et Moldavie 
commencèrent à passer le Danube et à dévaster la Bul- 
garie. En 1048, de nombreux Pétchénègues pénétrèrent en 
Bulgarie. Les Byzantins, durant six ans, luttèrent contre 
eux d'une façon sanglante mais, devant leur échec, ils leur 
permirent de s'établir dans la partie est de la Bulgarie 
danubienne. Mais, même dans cette province à eux con- 
cédée, ils ne se tenaient pas tranquilles, traversaient le 
Balkan, pillaient, assassinaient et emmenaient des pri- 
sonniers de Thrace. En 1053, moyennant des cadeaux pré- 
cieux, le gouvernement byzantin réussit à obliger les Pétché- 
nègues à rester tranquilles dans leurs terres. C'est ainsi 
que les Bulgares de Dobroudja et de la Bulgarie danu- 
bienne orientale tombaient sous un double joug: le byzantin 
et le pétchénègue. En 1059, les Hongrois pénétèrent en 
Bulgarie jusqu'à Sofia; les Pétchénègues se ruèrent de 
nouveau au pillage, mais furent battus. 

En 1064, de fortes hordes de Koumans d'origine turque, 
apparentés aux Pétchénègues, entrèrent dans la Péninsule 
balkanique en nombre considérable, traversèrent le Danube 



— 33 — 

et laDobroudjaetattaquièrentConstantinople, Salonique et 
l'Hellade en pillant tout ce qui se trouvait sur leur chemin. 
Les Bulgares ont eu alors le plus à souffrir, car, soumis 
aux byzantins, ils n'avaient aucune organisation militaire. 

La Macédoine, plus éloignée de Constantinople, fut 
moins touchée par l'invasion des Pétchénègues et des Kou- 
mans; ici le souvenir des glorieuses luttes des Bulgares 
contre les byzantins était plus vivace. C'est pourquoi, en 
Macédoine, éclata toute une série d'insurrections bulgares, 
de 1041 à 1072. 

Les Bulgares de la Bulgarie danubienne, spécialement 
ceux de Dobroudja, ne se tinrent pas également tranquilles 
sous la domination byzantine; ils profitaient de la situa- 
tion instable de Byzance, provoquée par les invasions in- 
interrompues des Pétchénègues et des Koumans, et pre- 
naient part à tous les mouvements insurrectionnels du 
pays. 

Les garnisons des forteresses danubiennes, composées 
principalement de Bulgares, n'ayant pas reçu leur solde, 
s'unirent aux Pétchénègues et rompirent toute relation 
avec l'empire en 1075. L'empereur expédia contre eux son 
fidèle commandant Nestor, d'origine bulgare, afin d'étouffer 
l'insurrection. Nestor arriva à Dorostol (Silistra) et, au 
lieu d'étouffer l'émeute, entra en relations avec ses com- 
patriotes, s'allia avec le chef des Pétchénègues, Tatos, et, à 
la tête des mécontents, traversa leBalkan et arriva à Cons- 
tantinople. Les Byzantins par ruse réussirent à semer le 
désordre et la discorde entre les alliés, Pétchénègues et Bul- 
gares, qui abandonnèrent le siège de la ville et rentrèrent 
chez eux, après avoir tout dévasté sur leur passage. Il en 
fut de même avec l'insurrection dirigée par le Grec mani- 
chéen Lecas, insurrection qui éclata à Plovdiv et s'étendit 
en Bulgarie danubienne (1078 à 1080). Il y avait beaucoup 
de Bulgares, parmi lesquels le bogomile Dragomir de Mes- 

3 



— 34 — 

semvria. A Silistra et ses environs agissaient les détache- 
ments bogomiles bulgares. 

La paix ne s'établit en Dobroudja et en Bulgarie que 
lorsque l'empereur Alexis Comnène, après des luttes tenaces, 
réussit, en 1094, à disperser les Pétchénègues et à chasser, 
l'année suivante, les Koumans de l'autre côté du Da- 
nube. Dans cette guerre, Comnène fut aidé par des Bul- 
gares et des bergers valaques 1 ). 

L'époque de la domination byzantine sur la Bulgarie, 
spécialement sur la Dobroudja, est très peu étudiée. On 
sait cependant que Silistra et ses environs étaient le foyer de 
mouvements bulgares. Les chefs militaires Tatos, Chalis, 
Sestlav, Satza, Salomon et autres que le professeur Jorga 
indique, dans le registre de son histoire du peuple rou- 
main 2 ) comme chefs bulgares, ont pris une part active dans 
les événements tumultueux qui se sont déroulés en Bul- 
garie orientale au cours du XI e s. 

Les Koumans qui avaient occupé les emplacements des 
Pétchénègues de l'autre coté du Danube, attaquaient sou- 
vent la Dobroudja, petit à petit s'y établissaient, et acqui- 
rent une grande importance; pendant longtemps ils y 
jouèrent un rôle important non seulement dans l'histoire 
de la Dobroudja, mais dans celle de la Péninsule balkanique 
orientale. 

Les Pétchénègues et les Koumans qui entraient sou- 
vent en Dobroudja faiblement défendue sous la domina- 
tion byzantine, qui s'y maintenaient tantôt beaucoup, tantôt 
peu de temps, ne réussirent pas à y créer un Etat. Il leur 
manquait l'organisation étatique et sociale et, se trouvant 
à un degré inférieur de culture, tombèrent sous l'influence 



x ) Anne Comnène communique en 1091, que l'empereur Alexis Comnène 
accepta dans son armée pour lutter contre les Pétchénègues a des Bulgares 
et des bergers errants qui, dans le langage populaire, s'appellaient Valaques.» 

a ) N. Jorga: Geschichte des rumânischen Volkes, Bd. I, Gotha, 1905. 



— 35 — 

des Bulgares, leurs voisins immédiats, qui avaient déjà une 
certaine culture. Cette circonstance a son importance sur- 
tout vis-à-vis des Koumans qui restèrent plus longtemps 
en Dobroudja, ainsi que dans les autres parties de la Pé- 
ninsule balkanique où se trouvait une population roumanisée 
de bergers montagnards. Il est possible qu'il y en avait aussi 
en Dobroudja, mais elle n'était pas nombreuse et n'avait 
pas l'importance que veulent lui attribuer de trop zélés 
écrivains roumains 1 ). Le professeur et académicien rou- 
main Bogdan a bien saisi et traduit la situation des Rou- 
mains au moyen âge. Il écrit ce qui suit: «La Bulgarie se 
développa d'une manière puissante de 680 à 1018; elle fonda 
un royaume qui englobait presque toute la Péninsule bal- 
kanique jusqu'à l'Olympe au sud-ouest, depuis la mer Noire 
jusqu'au Banat de Temès avec une partie de la Tran- 
sylvanie. A cette époque la littérature bulgare était floris- 
sante; c'était une riche littérature ecclésiastique et tem- 
porelle qui passa aussi chez les autres Slaves. Que faisaient 
pendant ce temps les Roumains? Abandonnés en Dacie, 
les anciens colons et soldats romains devinrent des pâ- 
tres; ils perdirent tous liens avec l'ancienne civilisation 
romaine et devinrent des nomades et demi-nomades illettrés 
des montagnes des Carpathes et des Balkans. Il ne peut 
même être question d'une organisation politique chez eux. 
Ils vivaient en grandes familles patriarcales, semblables à 
la «Zadrouga» slave. Soumis durant plus de trois siècles à 
l'autorité et à l'influence bulgares sur les deux rives du Da- 
nube, les Roumains leur empruntèrent une partie des cou- 
tumes et institutions 2 ).» 



l ) N. P. Comnène: La Dobroudja, Lausanne, 1918, p. 25 à 27. 

a ) Bogdan: Romîniï §i Bulgarï, p. 15, cf. D r L. Miletitch: Les Bulgares 
et les Roumains dans leur rapports culturels et historiques. Dans « La 
Dobroudja», p. 97 à 98. 



III. 

La Dobroudja sous le second royaume bulgare 
(1186 — 1390) 

Lorsque la Bulgarie tomba sous le pouvoir byzantin, le 
Danube constituait la frontière nord de Byzance. Beau- 
coup de Bulgares, surtout des personnages de marque, ne 
voulant pas subir le joug des Byzantins, s'enfuirent de 
l'autre côté du Danube, où non seulement vivaient en 
grand nombre des Bulgares de l'ancien régime, mais 
où, suivant l'opinion de l'historien roumain Onciul, s'était 
conservé le voïvodat bulgaro- roumain d'Oltenia, placé 
dans un certain rapport de soumission aux Pétchénègues. 

Plus tard, au XII e s., les Koumans ayant chassé les 
Pétchénègues, les Bulgares et les Roumains d'Olteniaont pu 
conserver leur autonomie, cette fois-ci sous l'hégémonie des 
Koumans 1 ). Des liens étroits existaient entre les Bulgares 
des deux rives du Danube, ainsi qu'entre Bulgares, Kou- 
mans et Roumains, liens renforcés par le voisinage et par 
les fréquents raids militaires. 

Le désir vivace et constant des Bulgares de ce côté du 
Danube de se libérer du joug byzantin, exprimé par plu- 
sieurs insurrections, a exercé chez leurs compatriotes 
de l'autre rive une grande répercussion; il est même 
probable que ce désir a été encore plus fort chez ces der- 
niers, étant donné qu'ils vivaient plus librement. Les Rou- 
mains et les Koumans bien disposés envers les Bulgares, 
sympathisèrent avec leurs efforts de libération. 



x ) Prof. D r L. Miletitch: Les Bulgares et les Roumains etc.; dans «La 
Dobroudja», p. 79. 



— 37 — 

En 1185, sous la direction des frères Pierre et Assert, de 
nobles Bulgares, propriétaires des bourgs bien fortifiés 
Trapesitza et Tsarevetz à Tirnovo, une insurrection éclata 
à Tirnovo. Leurs armées ayant été battues dans les dé- 
filés de Stara-Planina (1186), Pierre et Assen franchirent 
le Danube et se réfugièrent chez les Koumans. Mais 
pendant l'automne de la même année, aidés de bandes 
koumanes et roumaines, ils firent irruption en Bulgarie et 
chassèrent les Byzantins derrière Stara-Planina; quant 
aux Koumans, auxquels un riche butin avait été promis 
pour la part prise par eux dans la guerre, ils pénétrèrent en 
Thrace. L'empereur byzantin Isaac VAnge avait au prin- 
temps de l'année suivante (1187) entrepris une expédition 
contre les Bulgares ; mais, convaincu de son impuissance à 
les soumettre à nouveau, et pour parer aux attaques du 
roi serbe Stefan Neman (1170-1196) qui avançait dans la 
direction de Sofia, il fit la paix avec Pierre et Assen, leur 
cédant la Bulgarie danubienne avec la Dobroudja. Un cer- 
tain Basile fut improvisé archevêque souverain de la Bul- 
garie nouvellement libérée. 

Les chroniqueurs byzantins relatent qu'il y avait, dans 
l'armée de Pierre et d'Assen, à côté des Bulgares, des 
Roumains habitant les terres au nord et au sud du Danube. 
Se basant sur ces affirmations et surtout sur celles de 
Nicetas Choniate 1 ) et sur les titres du tsar bulgare Kaloïan, 



*) Vers le milieu du XVIII e s., de Peyssonnel avait remarqué que «leshabi- 
tants du Mont-Hoemus et les Bulgares étaient aussi nommés Valaques. Nice- 
tas, depuis le règne d' Isaac l'Ange jusqu'à la fin de son histoire, ne désigne 
plus les Bulgares que par ce nom et attribue aux Valaques toutes les opéra- 
tions et les faits d'armes que la plupart des écrivains mettent sur le compte 
des premiers. C'est sans doute parce que le domaine de Valachie était uni 
auparavant au royaume de Bulgarie». De Peyssonnel: Observations histo- 
riques et géographiques sur les peuples barbares qui ont habité les bords 
du Danube et du Pont-Euxin, Paris, 1765, p. 195. 



— 38 — 

les historiens roumains admettent que Pierre et Assen, 
ainsi que leur frère cadet Kaloïan ou Ivanitsa, sont 
Roumains 1 ). 

Toujours d'après ces mêmes témoignages, les historiens 
roumains appellent tout le second royaume bulgare (1186 
à 1393), ou bien celui du règne de la dynastie des Assen 
(1186-1258), le royaume roumano-bulgare. Les seuls rares 
et vrais renseignements historiques nous montrent cepen- 
dant que les frères Pierre, Assen et Kaloïan sont non seule- 
ment Bulgares, mais descendants de la vieille dynastie bul- 
gare. Cela ressort du passage suivant de la lettre adressée 
en 1224 par le pape Innocent III au roi de Hongrie: « Duo 
fratres Petrus videlicet et Johanitius de priorum regum 
prosapia descendentes 2 ), » — et davantage encore de la ré- 
ponse de Kaloïan aux Latins, qui lui contestaient la cou- 
ronne royale et les terres conquises : « Je possède mon roy- 
aume avec plus de droits que vous Constantinople. J'ai 
conquis les terres de mes aïeux, tandis que vous avez con- 
quis Constantinople sans avoir des droits sur elle. Je porte 
une couronne reçue du pape; celui qui s'est arrogé le titre 
d'empereur de Constantinople a usurpé la couronne; donc, 
le royaume m'appartient plus qu'il ne lui appartient 3 ) ». 

Le professeur russe Vassilievsky ayant analysé les 
renseignements des chroniqueurs byzantins sur le mouve- 
ment libérateur des Assen, a pu avec succès concilier 
les opinions différentes sur l'origine des frères Pierre et 
Assen, en émettant l'idée qu'ils sont des Bulgares de la 



l ) Ainsi chez: Xenopol, Onciul, Jorga, Bogdan et d'autres his- 
toriens. Par exemple, Onciul prétend que Pierre et Assen sont des Roumains 
balkaniques, «rominiï din muntele Hemului». Originile principatilor ro- 
mane, Bucarest, 1899, p. 25. 

a ) Theiner: Monumenta Slavorum meridionalium. I, n° 57. 

3 ) F. Harter: Histoire du pape Innocent III et de ses contemporains. 
Paris 1855, II p. 287 à 288. 



— 39 — 

vieille dynastie, élevés en Valachie où ils ont appris la 
langue roumaine 1 ). 

Une preuve convaincante en faveur de l'origine bul- 
gare des Assen, est le nom même d'Assan (Assanos et 
Assen), nom pré-bulgare, tataro-turc. Il a été traduit dans 
le synodic de Borile en 1211 par «Belgoun», traduction 
littérale. Dans la vieille langue tataro-turque Ass signifie 
blanc (bel). 

Tout en reconnaissant que les Roumains ont aidé les 
Bulgares dans leurs efforts de libération (1186-1187), nous 
devons repousser la fausse affirmation que les premiers 
meneurs du mouvement, Pierre et Assen ainsi que le con- 
tinuateur de leur œuvre, Ivanitsa ou Kaloïan, étaient Rou- 
mains. Kaloïan (1197-1207) qui a continué avec succès 
l'œuvre libératrice de ses frères aines tombés victimes de 
complots ourdis par des « dignitaires » bulgares, est connu 
dans l'histoire comme Bulgare, ainsi que l'affirme le meil- 
leur connaisseur de l'histoire balkanique, feu le professeur 
D r C. Jirecek 2 ). 

Les titres du tsar Kaloïan «imperator bulgarorum et 
blacorum », ainsi que ceux de l'archevêque Basile « arche- 
vêque de toute la Bulgarie et de la Valachie » (totius Bul- 
garise et Blachiœ 3 ) indiquent que le pouvoir du sou- 
verain bulgare s'étendait de l'autre côté du Danube, comme 
il en avait été avant l'invasion des Magyars en Valachie (en 
895.) L'opinion du professeur Jorga que le vieux titre des 



*) Wasilievskij : Wer hat das zweite bulgarische Reich begrùndet? 
Archiv fur slavische Philologie, t. IV, 636. 

2 ) C. Jireëek: Geschichte der Serben. Gotha, 1911, I, p. 288. Un grand 
défenseur de l'origine bulgare des Assen et du caractère bulgare de leur 
mouvement libérateur, est le savant historien russe Th. Ouspensky dans son 
oeuvre: « La fondation du second royaume bulgare. Odessa, 1879 (en russe). 

3 ) Theiner: Monumenta Slavor. meridion., I, n°46. 



— 40 — 

tsars bulgares «tcov BooXfdpœv xai Pcj/uaîcov» a été traduit par 
erreur, intentionnellement même par «rex Bulgarorum et 
Blacorum 1 ) » aurait pu être acceptée, s'il n'existait pas 
autres faits affirmant le contraire. Villehardouin, un des 
contemporains et des ennemis de Kaloïan ne peut être ac- 
cusé d'avoir traduit d'une façon erronée le titre de Kaloïan, 
lorsqu'il écrit : « Johanes qui est roi de Biackie et de Bou- 
gherie 2 ) ». En dehors de cela, beaucoup d'autres renseigne- 
ments nous montrent que le tsar Kaloïan régnait sur des 
territoires d'au delà du Danube et avait des querelles avec 
les Hongrois, — sa correspondance avec le pape le fait res- 
sortir. Le chroniqueur byzantin Nicetas Choniate, qui 
nous a laissé beaucoup de détails sur le mouvement libéra- 
teur des Assen, s'explique d'une façon suffisamment claire. 
Relatant le retour d'Assen et de Pierre de Valachie en Bul- 
garie, aidés par les bandes koumanes, il poursuit: « Ils ne 
se contentaient plus maintenant de garder le leur et de de- 
venir les maîtres de la Mésie (lire Valachie), mais ils ont 
décidé de faire aux Byzantins le plus de tort possible, et 
de réunir sous un même pouvoir la terre des Mésiens (lire 
les Valaques) et la terre des Bulgares, comme c'était aupa- 
ravant» 3 ). Le savant roumain D. A. Teodoru, dans l'His- 
toire de la Roumanie publiée dans la Grande Encyclopédie 
(t. XXVIII, p. 1043-1044), étudie la question de la Bul- 
garie d'au delà du Danube sous les Assen, et conclut que 
les documents contemporains de l'époque des Assen indi- 
quent que ces derniers ont été les maîtres de la Valachie 
au nord du Danube, voisinant avec la Hongrie. Teodoru 
reconnaît qu'avant l'invasion des Tatares en Roumanie et 



*) N. Jorga: Geschichte des rumânischen Volkes, I. Gotha, 1905, 
p. 123-125. 

■) Geoffroy de Ville-Hardouin : Conquête de l'empire de Constantinople 
par les Francs, Paris, 1840, p. 109. 

») Cf. Wassilievskij, op. cit. 632. 



— 41 — 

en Hongrie (1241) l'élément roumain s'était organisé en 
principautés, en Transylvanie sous les Hongrois, et en 
Valachie et en Oltenie sous les Bulgares. Plus loin, il écrit: 
« La Valachie est constituée grâce aux efforts persévérants 
d'une famille d' Oltenie qui remplace l'unité administrative 
bulgare des Assen jusqu'en 1522, après avoir fourni aussi 
sa dynastie à la Moldavie» (p. 1044). 

On ne doit pas oublier que Kaloïan, à l'instar de Kroum, 
déportait des prisonniers au delà du Danube. 

Th. Ouspensky s'oppose fortement au chauvinisme rou- 
main qui veut que le second royaume bulgare soit considéré 
comme un royaume roumano-bulgare, et il remarque avec 
raison que le mouvement libérateur des Assen visait des 
buts provenant des Bulgares, et non de Roumains, et était 
en faveur de la nationalité bulgare, et non de la nationalité 
roumaine 1 ). 

Vassilievsky exprime également l'opinion que le grand 
rôle dans l'insurrection a été joué par l'élément slave et non, 
comme le croit Rosier, par l'élément roumain. Les buts 
idéals et les moyens spirituels étaient bulgares. A l'appui 
de ces affirmations que les Assen ont été des maîtres bul- 
gares et non roumains, on peut citer le fait que souvent. 
Kaloïan s'appelle — ou est appelé par le pape — « tsar de 
Bulgarie», «des Bulgares», mais jamais seulement «tsar de 
Roumanie» ou «des Roumains» 2 ). 

Les historiens roumains les plus nationalistes qui sans 
droit dénomment roumano-bulgare le second royaume bul- 
gare, sont obligés enfin de reconnaître, qu'à l'époque la plus 
glorieuse des Assen, sous Jean Assen 11(12 18-124 1), dans l'or- 
ganisation politique de la Bulgarie aucune mention n'est 
faite de Roumains. Et l'historien roumain Xénopol qui, avec 



*) Wasilievskij : op. cité 636-637. 
2 ) Wasilievskij, op. cit. p. 636-637. 



- 42 — 

un zèle tout particulier, s'efforce de faire ressortir le carac- 
tère roumain du second royaume bulgare, est obligé d'a- 
vouer, « qu'après un certain temps les Roumains ont cessé 
de constituer l'élément prédominant, mais que, soumis aux 
Bulgares, ils étaient dénombrés comme un des peuples fai- 
sant partie de l'Etat bulgare x ) ». 

Il y a des historiens roumains peu nombreux qui recon- 
naissent l'absurdité de l'expression «royaume roumano- 
bulgare». Le professeur Bogdan, par exemple, dit que c'est 
une erreur de la part des Roumains, de se servir de cette 
appellation pour le second royaume bulgare 2 ). De même, 
Onciul dit que lorsque la Valachie s'est libérée de sa dé- 
pendance envers la Bulgarie, l'Etat des Assen est devenu 
purement bulgare 3 ). En effet, dans l'inscription de l'Eglise 
des 40 martyrs à Tirnovo, datée de 1230, sous le règne 
de Jean Assen II, fils d'Assen I, on lit seulement: «Tsar et 
souverain maître des Bulgares », — il n'est pas question de 
Roumains 4 ). 

J'ai donné un peu plus de détails de la question 
du « royaume roumano-bulgare », afin de montrer le chau- 
vinisme roumain et d'aider à comprendre les prétentions 
des Roumains et leurs soi-disant droits historiques sur la 
Dobroudja. 

Il est intéressant de relever ce fait qui intéresse l'histoire 
de la Dobroudja: Pierre, quoique l'aîné, céda la couronne 



*) Cf. Milan G. Markoff : Bulgaria's historical Rights to Dobroudja. 
Berne, 1918, p. 26. 

2 ) J. Bogdan: Romîniï §i bulgariï, p. 26: «Ar fi insà greçit dacâ du 
acest motiv am revendica istoria imperiuluï al doilea bulgar numaï pentra 
noï; ea aprtine bulgarilor ». 

3 ) D. Onciul: Originele principatilor romane, 1899, p. 29, comparera 
ce sujet, Prof. D r L. Miletitch: Les Bulgares et les Roumains etc.; 
dans «La Dobroudja», p. 79-85. 

«) Prof. D r W. Zlatarski: Geschichte der Bulgaren, I. Teil. (Band V 
de Bulgarische Bibliothek.) Leipzig, 1918, p. 128 a. 



— 43 - 

royale à son frère cadet Assen, plus énergique, et devint 
gouverneur de la Bulgarie danubienne orientale avec la 
Dobroudja. Il conquit là une telle popularité que la terre 
gouvernée par lui fut appelée «terre de Petre», au temps 
d'Acropolite, qui termina son ouvrage en 1261. — L'his- 
torien russe Vassilievsky voulait même expliquer le nom 
Dobroudja par le nom « zdb lier pou ». 

Dans la première partie du XIII e s. la Dobroudja eut la 
paix. Les tsars bulgares étendirent leur pouvoir loin au 
sud et à l'ouest. Kaloïan, tué par les siens sous les murs de 
Salonique, et que les Grecs, pour lesquels il était un épou- 
vantail, crurent qu'il avait été éventré par St-Dimitri, le 
défenseur de la ville, — élargit les frontières de l'Etat à 
l'ouest jusqu'à Belgrade, Prizrend, Okhrid, Kostour et 
Grevena, — au sud, jusqu'à la rivière Bystritza, Serrés et 
les environs de Cavalla; il est difficile de préciser jusqu'où 
allait la frontière au nord du Danube, mais la souveraineté 
bulgare sur ces territoires est hors de doute. Sous Jean 
Assen II, après 1230, la Bulgarie, ayant atteint les plus 
grandes dimensions, se composait de l'Albanie entière, 
l'Epire et la Thessalie, la plus grande partie de la Serbie 
avec Belgrade, de toute la rive de la mer Egée, de Salo- 
nique à Enos; de là, à l'est la frontière longeait l'Erghené 
jusqu'à Midia sur la mer Noire *). Sous Jean Assen II égale- 
ment on ne connaît pas exactement les frontières au nord 
du Danube. Les premiers tsars de la dynastie des Assen 
entretenaient des relations amicales avec les Koumans, qui 
vivaient au nord du Danube et qui étaient disséminés en 
Bulgarie. D'amicales relations existaient entre eux et les 
boliars (nobles) Bulgares et le tsar Kaloïan qui, en plus de ces 
relations, s'était marié avec une Koumane 2 ). Sous le long 

*) Atlas de D. Rizoff : Les Bulgares dans leurs frontières historiques, 
ethnographiques et politiques. Berlin, 1917, p. 19 et 20. 

2 ) C. JireSek: Istoria Bolgare, p. 299, 301, 308. Odessa, 1878 (en russe). 



— 44 — 

règne de Jean Assen le commerce s'est fortement développé 
sur les rives de la mer Noire de la Bulgarie orientale, du 
Danube et de la Dobroudja, qui de tout temps a été un 
riche grenier. Dans la charte donnée par le tsar Jean 
Assen II aux commerçants de Doubrovnik (Raguse) pour 
commercer librement dans son vaste Etat, dans les régions 
indiquées comme particulièrement importantes pour le 
commerce, figure la région de Karvouna (entre Constantza 
et Kavarna). 

Après la mort de Jean Assen II, dont l'historien russe 
A. A. Pogodin dit: «aucun des souverains slaves de la 
péninsule balkanique n'a réuni entre ses mains tant de 
vastes territoires, pas même Stephan Douchan de Serbie 
n'a pu pénétrer si loin au sud, » — son grand Etat s'est vite 
affaibli et morcelé sous ses successeurs. Après Jean Assen 
s'est produit ce qui s'est produit avant lui avec l'Etat de 
Siméon, et après lui, avec celui de Douchan. 

Les événements politiques et militaires, avant comme 
après le règne de Jean Assen, ont atteint le plus sensiblement 
les confins occidentaux et ceux du sud de l'Etat bulgare. 
Au nord du Danube, il n'y avait pas alors un Etat bien 
constitué qui puisse conquérir les terres bulgares, mais cette 
situation irrégulière permettait à des tribus nomades de 
passer le Danube et de piller la Bulgarie danubienne et la 
Dobroudja. Lorsque l'Etat bulgare s'affaiblissait, les Kou- 
mansqui, en ce temps-là, peuplaient la Valachie, notamment 
ceux qui vivaient dans la Dobroudja et dans la Bulgarie 
danubienne, jouèrent un rôle important dans l'histoire du 
second royaume bulgare, surtout après la mort de Jean 
Assen IL Des descendants des Koumans, qui s'étaient bul- 
garisés, apprirent la langue bulgare, devinrent des défen- 
seurs de la politique bulgare et réussirent même à devenir 
des tsars bulgares. C'est le cas avec la dynastie des Ter- 
térides. (1281-1323.) 



— 45 — 

Dans la première moitié du XIII e s. ayant conquis la 
Russie, les Tatares vinrent dans les terres au nord du bas 
Danube. Ils envahirent la Bulgarie en 1242, en même temps 
du côté de la Serbie et de la Valachie, mais ils retournèrent 
la même année ou Tannée d'après dans leur patrie Kiptchak. 
En 1265 des Tatares vinrent de nouveau en Bulgarie, mais 
alors en qualité d'alliés. En 1285, ils vinrent pour la troi- 
sième fois en Bulgarie comme alliés de Byzance, et non 
seulement ils pillèrent le pays 1 ), mais ils s'immiscèrent 
dans la vie politique de la Bulgarie 2 ); en 1295, pendant 
quelques mois le fils du puissant Khan tatare Nogaï-Tchoka, 
marié avec la fille de GheorghiTertere I, réussit à monter sur 
le trône bulgare. Enfin, le tsar Theodor Svetoslav (1295-1321) 
chassa les Tartares hors des frontières de la Bulgarie 3 ). 

Par suite de ces pillages continuels la Dobroudja perdit 
beaucoup de ses habitants et le pouvoir central bulgare 
s'affaiblit à tel point qu'en 1263, sur l'initiative de Byzance, 
dans les environs de Babadagh s'installèrent plusieurs mil- 
liers de familles turkmènes, qui n'y restèrent pas longtemps, 
mais émigrèrent avec les Tatares qui, sous la conduite du 
Khan Berké, retournèrent dans leur patrie après la guerre 
bulgaro-tatare contre Byzance en 1265 4 ). 

Lorsque le tsar Théodor Svetoslav chassa les Tatares 
au delà du Danube, une période de paix commença pour la 
Dobroudja. Il élargit son Etat vers le sud, en conqué- 
rant sur la mer Noire les villes de Messemvria, Anchialo, 
Sozopol et Agatopol, de façon que les rives de la mer Noire 
de l'embouchure du Danube aux pentes de la montagne 
Strandja étaient bulgares. De 1308-1321, Svetoslav s'oc- 



*) Pachymere: éd. Bonn, II, 80. • 

») ibid. II, 264, 266. 
3 ) ibid. II, 262-266. 

*) ibid. I, 210—240, V. D. Smirnoff : Le Khanat de Crimée, 1887. p. 12 
et suiv. (en russe). 



— 46 — 

cupa de politique intérieure, et s'adonna surtout au relè- 
vement économique de la Bulgarie. On a conservé de son 
temps beaucoup de monnaies d'or et d'argent, et c'est 
précisément de cette époque que nous avons des renseigne- 
ments sur les relations commerciales des Bulgares avec 
les Vénitiens et les Génois, entre les mains desquels était 
alors concentré tout le commerce de la mer Noire. 

La période de paix dans la Dobroudja continua sous les 
tsars bulgares suivants, mais au temps du tsar Jean Ale- 
xandre (1331-1371) un grand séparatisme surgit et alors 
une partie de la Dobroudja avec la ville Karvona (aujour- 
d'hui Baltchik) devint une région semi-autonome sous le 
gouvernement de V archonte Balik, qui paraît être d'origine 
koumane. Le nom de Balik est turc; il est en grand usage 
même aujourd'hui chez les Gagaouzes qui sont des des- 
cendants des vieux Koumans ou tout au moins leurs proches 
parents 1 ). Les Gagaouzes ont une grande fête de ce nom. 

Dans la Dobroudja, il y avait des Koumans des siècles 
passés, mais beaucoup d'entre eux avaient pénétré là de la 
Valachie, au XIV e s., lorsque les voïvodes valaques élar- 
gissaient leur pouvoir sur la plaine danubienne. On ne sait 
pas à quel moment précis Balik arracha sa province de 
l'Etat de Jean Alexandre, mais dans ses relations avec les 
autres Etats, il soutenait la politique bulgare. Ainsi que le 
tsar Jean Alexandre, Balik soutint l'empereur dans la 
lutte entre l'empereur Jean V Paléologue et l'usurpateur 
Jean Cantacuzène. En 1346, il envoya au secours de l'em- 
pereur ses deux frères Théodore et Dobrotitch avec mille 
cavaliers. Dobrotitch passa au service de Byzance; il se 
maria à Constantinople avec la fille du grand domestique 
byzantin Apokauque et au milieu du XIV e s. il revint en 



*) V. A. Mochkoff : Les tribus turques de la pénunsule des Balkans, 
dans «Bulletin de la Société Imp. de Géographie russe.» T. XV (1904). 



- 47 - 

Dobroudja avec le titre de despot (prince souverain). — 
Dobrotitch, de même que Balik, fut, du moins jusqu'à la 
mort de Jean Alexandre, en relations de vassalité envers la 
Bulgarie. Cela est prouvé par le fait que le traité conclu à 
Varna en 1352 par l'entremise du consul vénétien avec la 
Vénétie, a été signé par le tsar Jean Alexandre. Dobrotitch, 
que l'historien byzantin Chalcondylas (fl464) appelle «bul- 
gare» 1 ) était déjà le maître de toute la Dobroudja des 
bouches du Danube jusqu'au cap Emine sur la mer Noire, et 
jusqu'à Silistra sur le Danube. Avec le temps, Dobrotitch 
devint presque autonome; il soumit sous le rapport spiri- 
tuel sa principauté au patriarcat de Constantinople. (Le 
tsar bulgare de Vidin, Stratzimir fit de même 2 ) ; à cette 
époque le patriarcat de Tirnovo faisait preuve de la même 
déférence envers le patriarcat de Constantinople, en or- 
donnant qu'en premier lieu le nom du patriarche de Cons- 
tantinople fut prononcé, et en recevant le saint chrême de 
Constantinople 8 ). Il créa une puissante flotte, prit part aux 
querelles de Byzance en Asie Mineure et guerroya contre 
les Génois en Crimée. Après sa mort, survenue en 1385, 
son fils Ivanko, connu chez les Turcs sous le nom de Do- 
britchoglou, lui succéda. Le professeur Jorga le tient pour 
un souverain bulgare; l'académicien roumain Bogdan l'ap- 
pelle prince bulgare (Ivanco Dobrotic — un dinast bulgar 
din Dobrogea 4 ); il n'a pas régné longtemps. Son traité de 



*) Chalcondylas, éd. Bonn, p. 326. Cf. N. Jorga: studiï istorice 
asupra Chilileï si. Cetatiï-Albe. Bucurescï, 1900, p. 51. — M. Jonescu: Do- 
brogia, etc., p. 547. Avant qu'un différend ne se fût élevé entre Bulgares et 
Roumains pour la Dobroudja, presque tous les historiens roumains tenaient 
Dobrotitch pour un prince bulgare. — Voir Grégoire Danesco: Dobrogea. 
Etude de géographie physique et ethnographique, Bucarest, 1903, p. 35. 

8 ) Acta patriarchatus, I, p. 551. 

8 ) N. Jorga: Studiï istorice, etc., p. 54. 

*) Bogdan: Luptele romînilor eu turciï pana la Mihaïl Viteazul, Bucarest; 
1898, p. 2. Cf. Prof. D r L. Miletitch: dans «La Dobroudja», p. 92. 



— 48 — 

commerce avec Gênes du 27 mai 1387 est remarquable. 
Ivanco, de même que le tsar Jean Chichman, devint le 
vassal des Turcs dès leur première poussée en Bulgarie, mais 
après la défaite infligée aux Turcs par les armées serbo- 
bosniaques près du village Plotchnik sur la rivière Toplitza, 
affluent de la Morava bulgare (1337), Ivanco, tout 
comme le tsar Jean Chichman, rejeta la vassalité envers les 
Turcs et mena avec lui la lutte contre les nouveaux con- 
quérants de la péninsule balkanique, mais il dut vite se 
soumettre. L'année suivante (1388) le sultan turc MouradI 
(1359-1389) envoya une grande armée qui franchit la Stara- 
Planina orientale et conquit les villes fortifiées de Prova- 
dia et Ventchan qui tenaient la route reliant Varna, où était 
Ivanko, et Tirnovo, la capitale de Jean Chichman. Ali pacha, 
au secours duquel vint le sultan Mourad avec une grande 
armée, mit le siège devant Nikopol où le tsar Jean Chich- 
man s'était retranché et le força à conclure la paix, d'après 
laquelle le vaincu devait céder la ville de Silistra et payer 
le tribut de vassalité pour les années écoulées. Le sultan 
une fois éloigné, le tsar Chichman renonça au traité, ne 
voulut pas rendre la ville de Silistra, et se prépara à une 
résistance désespérée. Mais Ali pacha, de retour avec de 
nombreuses forces militaires, conquit toutes les villes du 
Danube, fit prisonnier le tsar Jean Chichman qui dut avec 
sa famille implorer à genoux le pardon. Il fut en réalité 
pardonné, mais la Bulgarie devint une province vassale 
turque. Il existe de nombreuses hypothèses sur le destin 
final d' Ivanko qui, suivant l'opinion du professeur Jirecek, 
lutta au côté du tsar Chichman, mais son nom n'est plus 
prononcé, et il n'a pas dû survivre à la conquête complète 
de la Dobroudja par les Turcs *). 

l ) N. Jorga écrit dans la Grande Encyclopédie, chapitre de la Dobroudja, 
t. XIV, p. 786: « La chute du royaume bulgare la donna (la Dobroudja) aux 
Turcs qui la gardèrent jusqu'en 1877 ». 



— 49 — 

Certains historiens nationalistes roumains ont essayé de 
démontrer, à l'aide de titres portés par certains voïvodes 
roumains de la fin du XIV e s., que la Dobroudja avait été 
pendant de longues années, de 1377 jusqu'à une date im- 
précise de la souveraineté turque, gouvernée par les Rou- 
mains. L'historien roumain Hasdeu 1 ), que son compatriote 
Jorga tient pour un grand « romantique », développa le 
premier cette théorie dans sa monographie sur Negru- Voda ; 
il raconte qu'en 1377, toute la Dobroudja était sous le 
pouvoir de Vladtslav, dont le fils Radu Negm Voëvode 
s'intitulait dans une chrysobule de 1379: «Voëvode de 
Valachie, maître des deux rives du Danube jusqu'à la mer 
Noire et seigneur de la ville de Silistra 2 ) ». Les historiens 
roumains eux-mêmes s'insurgèrent contre une pareille fal- 
sification de l'histoire, en premier lieu le professeur Jorga 3 ). 
— M. Jonescu exprime bien cette indignation — : « Malgré 
toute l'antipathie qu'un historien peut avoir contre les Bul- 
gares, les documents et les sources qu'il doit utiliser n'en 
prouvent pas moins que la Mountania (Valachie) sous Vla- 
dislav et Radu Negru le Bessarabe, ne comprenait pas la 
Dobroudja, et que ce ne fut le cas que plus tard, après 1386, 
sous le règne de Mircea. » Mais l'important est d'établir 
quand Mircea a occupé la Dobroudja et combien de temps 
il l'a possédée. Les documents de 1390, 1391, 1392 et 1393 
qui, selon M. Comnène, se trouvent dans les archives de 
Bucarest, donnent à Mircea le titre de « Seigneur de Si- 
listra », et de « Maître des deux rives du Danube jusqu'à 
la mer Noire ». C'est ce que nous ne saurions accepter sans 
réserves, parce que cela va à rencontre de faits historiques 
bien établis. Quand et comment Mircea a-t-il pu acquérir 
ses titres? Un passage de l'historien turc Ahmed Djavded 

*) C. B. Hasdêû: Negru Vodâ, Bucurescï 1896. 

a ) Hasdeu, op. cité, p. CGLXII, cf. Comnène: La Dobrogea, p. 35. 

3 ) N. Jorga: Studiï istorice etc., p. 60 et suivantes. 

4 



- 50 — 

pacha, t. III, p. 282-283, passage qui n'est pas utilisé par 
la science roumaine, nous renseigne à cet égard : « Au mo- 
ment où des combats sanglants avaient lieu entre les ar- 
mées turques et bulgares commandées, les premières par 
le serdar Ahmed pacha et, les secondes, par le roi bulgare 
(bulgar tekuri) Chichman, le voïvode roumain Mircea 
vint de Valachie au secours des Turcs avec cinq mille 
pandours roumains. Il attaqua les Bulgares du côté de la 
Valachie, près de Silistra, et réussit à s'emparer des villes 
bulgares: Silistra, Svichtov et Dobroudja. Il fut princi- 
palement redevable de ce succès à la défaite complète que 
les armées de Ghazi Ahmed pacha infligèrent au roi bulgare 
Chichman x ) ». 

Cette guerre entre Turcs et Bulgares eut lieu en 1389 à 
1390. Et le premier document où Mircea signe « Maître des 
terres de Dobroudja et Seigneur de Silistra », se trouve 
dans le deuxième traité entre Mircea et le roi polonais Vla- 
dislav II Jagello, de 1390. L'année suivante, 1391, Mircea 
fut interné à Brousse comme prisonnier de Baiazet puis 
relâché comme vassal des Turcs. Dans la suite c'est le pro- 
fesseur roumain Jorga qui dépeint le mieux ce que furent 
les rapports ultérieurs de Mircea avec la Dobroudja: « Pen- 
dant plusieurs années (après que le fils de Mircea, Vlad, que 
Baiazet avait laissé en Valachie comme vassal, 1394, eût été 
emmené comme esclave au delà des Carpathes par le voïvode 
d'Ardjale et que Mircea fut redevenu maître de la Valachie 
1396), Mircea fut forcé de garder sa frontière du Danube con- 
tre les Turcs, qui n'apparaissaient pas en armées nombreuses, 
mais par petites bandes de pillards envoyées par les beys de la 
rive droite du Danube et parents d'Evrenos et de Tourkan, 
établis à Vidin, Nikopol et Silistra 2 ) ». Mais cela n'em- 

x ) Cf. Milan G. Markoff : Bulgaria's historical Rights to Dobroudja, 
Berne, 1918, p. 53. 

*) Cf. Milan G. Markoff, op. cité, p. 60-61. 



- 51 — 

pêche pas des historiens roumains de compter le titre de 
Mircea (« Seigneur de Silistra et Maître des deux rives 
du Danube jusqu'à la mer, » — titre porté même par les 
princes qui régnèrent sur la Valachie, après la capitula- 
tion définitive des Roumains en 141 1 1 ) — comme quelque 
chose de réel à l'aide de quoi on peut soutenir des droits 
historiques. 

En 1414, non seulement toute la Dobroudja était con- 
quise et fortifiée par les Turcs, mais même la ville de Giur- 
gevo de l'autre côté du Danube, ville fortifiée par Mircea, 
passa sous le pouvoir des Turcs 2 ). Les historiens roumains, 
pour prouver qu'en réalité Mircea avait possédé Silistra, 
font état d'un ordre de Mircea à son gouverneur de Silistra 
(1387 3 ), mais cela est en contradiction avec les autres do- 
cuments historiques, ainsi que le titre de Mircea comme 
Maître de Silistra avant 1390. Le professeur Jorga dit lui- 
même que ce document doit être reporté à une date posté- 
rieure 4 ); moi j'ajouterai, pourvu que ce document soit au- 
thentique. 

Le Professeur C. Jirecek admet la possibilité que Mircea 
ait hérité en 1390 après la mort du «despote bulgare 
Dobrotitch» et de son fils Ivanko Dobroudja et de la ville 
de Silistra 5 ). 

M. Jonescu, pour concilier les prétendus titres de Mircea 
avec les faits réels, fait la supposition suivante : « Il se pour- 

*) La première capitulation de la Valachie eut lieu en 1391 (Xenopol: 
L'histoire des Roumains. Paris, 1896, II, 225), la seconde en 1393. LeFirman 
de cette capitulation est particulièrement intéressant. (Cf. M. Markoff : 
op. cité, p. 55-57. Dans ce firman on ne parle que de la Valachie sans 
rien dire de la Dobroudja.) 

») N. Jorga: Geschichte des rumânischen Volkes, Gotha, 1905, I, p. 303. 

3 ) Hurmuzaki: I", p. 322. 

*) N. Jorga: Studiï istorice, etc., p. 61-62. 

6 ) C. JireBek: Geschichte der Serben. Zweiter Band, erste Hâlfte. 
Gotha 1918, p. 130. 



— 52 — 

rait que les villes turques que Mircea avait sous son pou- 
voir pendant la seconde période de sa vie, il les ait gardées, 
non parce qu'il les avait conquises, mais parce qu'elles lui 
avaient été cédées par les Turcs dont il était le vassal *) ». 
Quiconque connaît l'histoire moyennâgeuse de l'Europe 
du sud-est ainsi que les différentes invasions de peuples no- 
mades venant des régions des steppes de la Russie actuelle 
et de la Roumanie, la diversité ethnographique des popu- 
lations de la péninsule balkanique, les relations des villes 
riveraines de la mer Noire avec l'Etat bulgare — qui n'a 
pu créer une flotte de mer que du temps d'Assen et de 
Dobrotitch-— les continuelles luttes dynastiques et le change- 
ment par la violence des maîtres, peut facilement prendre 
cette fausse direction qu'ont suivie certains historiens rou- 
mains qui nient tout lien historique entre la Dobroudja et 
l'Etat bulgare du moyen âge. Même pour l'époque pen- 
dant laquelle les historiens roumains prétendent que la Do- 
broudja vers la fin du XIV e s. était une province roumaine, 
de nombreuses preuves attestent politiquement et ethnogra- 
phiquement son caractère bulgare. — L'historien byzantin 
Chalcondylas appelle Dobrotitch Bulgare. Il se peut qu'il 
fût Kouman bulgarisé, comme des historiens en vue le 
prétendent, mais pour qu'il ait été appelé Bulgare de même 
que Voukachine, Krali Marko et le prince Constantin de 
Kustendil qui, quoique Serbes, sont appelés des princes 
bulgares et même bulgares tout court 2 ), il faut admettre 
que Dobrotitch a été le souverain d'une terre bulgare, 
d'une population bulgare. Les mêmes circonstances s'ap- 
pliquent à son fils Ivanko. 



*) M. Jonescu : Dobrogia, et. p. 549. 

a ) Pour Voukachine et Krali Marko, comme Bulgare et prince bulgare, 
voir Michel Constantinovitch: Histoire ou Annales turques écrites vers l'année 
1490, p. 74-78-80 (en serbe). — Brève memoria de li dicendenti de nostra casa 
Musachi. Dans les Chroniques gréco-roumaines, publiées par Charles Hop. 



— 53 — 

Dans le traité x ) conclu entre Ivanko, le dernier gospo- 
dar de Dobroudja, et les Génois, le 27 mai 1387, il n'est fait 
mention que de Grœci et Bulgari. Les premiers, alors comme 
aujourd'hui, habitaient les villes du littoral, mais la grande 
masse de la population restait bulgare. Elie de la Primo- 
daie, dans son ouvrage : « Etudes sur le commerce au moyen 
âge, histoire du commerce de la mer Noire et des colonies 
génoises de la Crimée, » 1848, p. 129-131, nous donne des 
renseignements très importants sur les traités de commerce 
entre Bulgares, Génois et Vénitiens, au temps du même 
Ivanko 2 ). 

Le Bavarois Hans Schiltberger, qui prit part à la lutte 
de Sigismond contre les Turcs et qui fut fait prisonnier à 
Nikopol en 1396, a décrit ses pérégrinations à travers le 
vaste empire turc en Europe et en Asie. Entre autres, 
Schiltberger raconte: « J'ai visité trois Bulgarie. La pre- 
mière est située en face de la Hongrie, à côté des Portes 
de fer; sa ville principale est Vidin (Pudem). La seconde 
est située face à la Valachie, sa capitale est Tirnovo (Ter- 
nau). La troisième s'étend jusqu'aux embouchures du Da- 
nube, sa capitale est Kaliakra (Kallacerka). Ces trois Bul- 
garie embrassent les trois provinces en lesquelles s'est mor- 
celé l'Etat bulgare du temps de Jean Alexandre : celle de 
Stratzimir, celle de Chichman et celle de Dobrotitch. 

Ayant sous les yeux les faits que malgré toutes les mi- 
grations des différents peuples, des Bulgares sont restés au 

Berlin, 1873, p. 273, 281, 282, 283. — Archimandrite Hilarion Rouvaratz : Le 
prince Lazar. Neusatz, 1887, p. 421 (en serbe). — A. Ichirkoff : Les confins 
occidentaux des terres bulgares. Lausanne, 1916, p. 17, 20. — Pour Cons- 
tantin, consulter: Bratutti, Cronica dell'origine e progressi délia casa otto- 
mana, t. I, p. 106. — Ichirkoff: op. cité, p. 20-21. 

*) Le traité est publié dans Notes et extraits, XI, 65-71. — Le commen- 
taire de ce traité a été publié par Sassi dans les Mémoires de l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres de France, VII (1824), p. 292 et suivantes. 

a ) Comp. N. Jorga: Studiï istorice, etc., p. 54-55. 



— 54 — 

nord du Danube, jusqu'au XV e s. *), que la littérature et 
la langue bulgares ont été conservées chez les Roumains 
jusqu'au XVII e s. 2 ), que la toponymie en Roumanie est 
en grande partie bulgare ainsi que beaucoup de noms de 
Roumains, nous pouvons admettre avec une grande cer- 
titude qu'il a été encore plus facile de conserver des Bul- 
gares, une langue et une littérature bulgares dans la Do- 
broudja jusqu'à sa chute sous le joug des Turcs. M. Jo- 
nescu, en narrant l'histoire de la Dobroudja, comme une 
histoire du peuple bulgare, fait cet aveu: «Après s'être 
libérée de l'occupation des Pétchénègues, la Dobroudja fit 
partie du second royaume bulgare dont elle a suivi le sort 
jusqu'à sa conquête par les Turcs» 3 ). Plus loin, en relatant 
les luttes intestines en Bulgarie après Jean Assen II, il dit 
que la Dobroudja continue de faire partie de l'Etat bul- 
gare 4 ). 



*) Dans la chronique dite de Putna, une note parle d'une guerre avec 
les Bulgares sur le Sereth en 1486. (J. Bogdan: Vechile chronice moldove- 
nesci pana la Urechia. Bucurescï, 1891, p. 147, 265.) 

a ) Onciul, op. cité, p. 140. Cesi est encore mieux mis en relief par le 
prof. Bogdan : « Une époque florissante pour les lettres et les arts bulgares en 
Roumanie et en Moldavie, et à un degré moindre en Transylvanie et au 
Banat hongrois, commença au XIV e s., les arts et les lettres bulgares y 
florissaient mieux qu'en Bulgarie pendant les siècles les plus brillants. Cette 
époque a duré jusqu'au XVII e s. ; elle a atteint le plus haut point au XV e s. 
et au XVI e s. Le territoire roumain était alors l'Italie du bulgarisme ». 
(Romîniï ci Bulgariï, p. 29.) 

8 ) M. Jonescu: Dobrogia, etc., p. 544. 

*) M. Jonescu, ibid. p. 545. 



IV. 

La Dobroudja sous la domination turque 
(1390—1878) 

Les Turcs conquirent rapidement de grandes contrées 
de la Péninsule balkanique, mais n'avaient pas suffisam- 
ment de congénères pour occuper les pays conquis. Ils 
s'établirent d'abord sur les forteresses, les principaux croise- 
ments de routes, les points stratégiques, les terrains bas 
fertiles ; quant aux confins montagneux ainsi que les terres 
en aval des voies militaires, ils restèrent en dehors de leur 
pouvoir. Dans la première moitié du XV e s., la Russie mé- 
ridionale et la Valachie ne présentaient aucun intérêt pour 
les Turcs qui n'y étaient pas directement menacés. C'est 
pourquoi ils laissèrent en repos les Tatares dans la première 
de ces deux contrées et se contentèrent de la vassalité des 
Roumains dans la seconde. La Dobroudja, où les Turcs ne 
rencontrèrent guère de forte résistance, fut faiblement oc- 
cupée par eux les premiers temps. La campagne du roi 
magyaro-polonais Vladislav III en 1444, de Nikopol à 
Varna, qui a été décrite par plusieurs participants et 
contemporains, montre qu'à cette époque il y avait très 
peu de Turcs en Bulgarie danubienne orientale et en 
Dobroudja. En effet, Vladislav avec 20,000 hommes, après 
avoir facilement défait les garnisons de Choumen, Prova- 
dia, Petritch, Varna, Galatz, Kavarna et Kaliakra, put 
conquérir en un mois seulement toute la Bulgaire orientale. 
Après cette expédition, à laquelle contribuèrent les 
Bulgares et des armées roumaines, les Turcs comprirent 
l'importance de la Dobroudja comme point de dé- 
fense de leurs possessions de la partie orientale de la Pé- 
ninsule et pour le maintien de ses droits sur les voïvodies 



— 56 — 

vassales de l'autre côté du Danube; ils commencèrent à 
coloniser d'une manière plus intensive la Bulgarie danu- 
bienne orientale et la Dobroudja et à traiter plus durement 
la population bulgare locale compromise à leurs yeux par 
l'intervention bulgare dans l'expédition de Vladislav. L'ef- 
fet de cette démarche turque fut l'émigration de 12,000 
Bulgares enValachie en 1445 1 ). Nous pouvons affirmer avec 
certitude qu'une grande partie des Bulgares de Dobroudja 
ont émigré en Thrace où règuait la paix; il est possible 
que d'autres aient embrassé la religion musulmane pour 
sauver leurs vies et leurs biens. La Dobroudja, qui était déjà 
sensiblement désertée, désertum, comme l'appelle André 
Pallazzio, un témoin de la bataille de Varna de 1444, avait 
dû être dépeuplée à tel point que les Turcs furent obligés 
en 1507 de demander au Voïvode valaque Radou le retour 
de 4 à 5000 Bulgares réfugiés chez lui 2 ). 

Lorsque, en 1476, le Khanat tatare de Crimée s'annexa 
à l'Etat turc, la Dobroudja devint une importante contrée 
de passage pour les Turcs. Les armées tatares traversaient 
la Dobroudja pour suivre les expéditions turques de l'ouest 
et souvent la ravageaient, exterminaient et pillaient la po- 
pulation locale. La Dobroudja ainsi ravagée se colonisa 
par les Tatares, mais cette colonisation n'alla pas aussi 
vite que certains le croient 3 ). Parallèlement à cette colonisa- 
tion du nord marchait celle des Turcs du sud; malgré cela 
les preuves que nous possédons attestent qu'au XVI e s. le 
nombre des Bulgares en Dobroudja était marquant. Le 

*) N. Jorga: Studiï §i documente eu privere la istoria Rumînolor, 
Bucarescï, III, p. XXVI. 

2 ) N. Jorga: Ibid. p. XLII. 

3 ) Le Vénitien Lazare Ceranzo, qui vécut à la fin du XVI e s. et laissa 
une fidèle description de la Turquie, dit, qu'à cette époque, en Dobroudja, 
entre Silistra et Constantza, vivaient deux mille tatares (familles tatares), 
connus sous le nom de Guibeli ou Djibeli. Turcici Imperii Status, 1634 
p. 255, cf. Drinoff : Œuvres, I, p. 543 à 544. 



— 57 — 

professeur M. Drinoff, dans sa très intéressante étude mal- 
heureusement inachevée, «Eclaircissement historique sur 
la statistique des nationalités de la partie est de la Princi- 
pauté bulgare 1 )» examina une série d'auteurs italiens du 
XVI e s. qui nous donnent des renseignements précieux sur 
la population de la Bulgarie danubienne orientale et de la 
Dobroudja, notamment une note et une lettre d'une grande 
importance de Paul Djordjitch, de Raguse (Doubrovnik) 
en 1595. La note a été rédigée pour Etienne Bathori, 
prince de Transylvanie, et la lettre adressée au repré- 
sentant du pape de Transylvanie, Visconti. Djordjitch, 
qui possédait une maison de commerce à Provadia et qui 
connaissait bien la Bulgarie et surtout la Dobroudja pour 
y avoir très souvent voyagé, voulait engager le prince 
Etienne Bathori — qui en union avec les maîtres de la 
Valachie et de la Moldavie, se battait contre les Turcs 
dans le bas Danube — à pénétrer en Bulgarie où, avec 
l'aide des Bulgares, il pouvait facilement passer le Balkan 
et arriver jusqu'à Andrinople. Djordjitch connaissait très 
bien la Bulgarie, mais par son expression: «Il regno di Bul- 
garia» il entendait seulement la Dobroudja, Déli-Orman 
et Guerlovo (chez lui Gorilovo). Il décrit minutieusement 
la province bulgare Dobroudja dans laquelle entrent 
d'après lui, les villes de Varna, Provadia, Bazardjik, (Do- 
britch), K ara-Sou (plus tard Medjidié), Toultcha, Baba- 
dagh, Constanzta, Mangalia etc. D'après cet auteur la partie 
près de la mer est habitée par des chrétiens, à l'intérieur 
sont chrétiens seuls les villages de Kavarna et Varna; dans 
la plupart des villes, il y a des Turcs et des chrétiens, à Baba- 
dagh et Kassassouy les chrétiens sont plus nombreux. 
Djordjitch estimait que la Dobroudja, Deli-Orman et Guer- 
lovo pouvaient donner jusqu'à 25,000 braves miliciens bul- 



*) M. Drinoff: Œuvres, I, p. 521 à 548. 



- 58 — 

gares 1 ). Drinoff, rappellant que les Turcs enlevaient aux 
Bulgares les enfants solides pour en faire des janissaires, 
nous devous admettre que le nombre de tous les Bulgares des 
trois provinces sus indiquées devait être de 400 à 500,000, 
puisque même après les rafles turques il en restait 25,000 
miliciens. Les Turcs obtenaient des mêmes provinces 30,000 
soldats turcs, mais après cela il ne restait aucun Turc ca- 
pable de porter les armes. Drinoff évalue le nombre des 
Turcs à la fin du XVI e s., sur la base des notes de Djor- 
djitch, à plus de 150,000. 

La communication relative à la population des rives 
du Danube à la fin du XVI e s. de l'ecclésiastique croate 
Komoulovilch (Comuleo) qui, envoyé en mission par le 
pape Grégoire XIII, voyagea en Turquie d'Europe de 
1584 jusqu'en 1587, est très importante. Dans sa note- 
projet au pape pour chasser les Turcs d'Europe (Rela- 
zione sopra le cose del Turco), Komoulovitch énumère 
le nombre des chrétiens capables de porter les armes dans 
ces différentes contrées turques. Il dit ce qui suit de la 
province danubienne: «De Belgrade jusqu'à la mer Noire, 
le long des rives turques du Danube, les chrétiens sont la 
plupart orthodoxes et de nationalité tous slaves. Parmi 
eux, il y en a 200,000 capables de porter les armes 2 )». Il 
n'y a pas de doute que les Slaves de Kladovo, au sud du 
Danube jusqu'à son embouchure, étaient Bulgares. Des co- 
lons russes sont apparus plus tard en Dobroudja, au XVI II e s. 
Dans les grandes insurrections bulgares de 1595 à 1597, 
soutenues par les Roumains, les Bulgares de Silistra 



») M. C. Drinoff: Œuvres, t. I, Sofia, 1909, p. 541 à 528. 

') «Da Belgrado sino il mar maggiore per la rive del Danubio dalla parte 
di Turchia sono Christiani in maggior parte del rito greco, ma tutti delta 
naziont Schiavona, fra li quali ci sono huomini valorosi per ombattere 
200 m», Starine, XIV, 86 à 87, cf. M. Drinoff, Oeuvres, I, 547. 



— 59 — 

prirent une part très active; la ville de Silistra fut alors 
incendiée 1 ). 

Au XV II e s., lorsque l'attention des Turcs fut attirée vers 
l'ouest, dans leurs luttes en Hongrie et Autriche, une ère 
de paix survint en Dobroudja. Beaucoup de ses villes pros- 
pérèrent, développèrent leur commerce et les Ragusins 
étaient accueillis comme les meilleurs intermédiaires du 
commerce extérieur de la Turquie d'Europe. Ils étaient 
en même temps d'habiles artisans; leur colonie de Provadia 
était la plus puissante. Toute la Dobroudja sous le nom de 
« Province de Tomis » ressortait à l'archevêché de Markia- 
nopol, en ce qui concerne sa population catholique, dont 
le siège était à Preslav. En 1654, l'archevêque de l'éparchie 
catholique de Markianopol, qui exerçait aussi son pouvoir 
sur les catholiques de Moldavie était le Bulgare Pierre 
Partchevitch de Kiprovetz 2 ). 

Alors qu'à la fin du XVI e s. le nombre des Tatares en Do- 
broudja était encore minime, ce nombre augmenta sensible- 
ment à la fin du XVII e , si bien que la Dobroudja commença 
à être appelée par les écrivains occidentaux « Tartarie » et 
dans les actes «Tartares Dobruces». Le nombre des Turcs 
augmenta aussi, ce qui ressort avec évidence de l'appella- 
tion des emplacements. D'autre part, il ressort des des- 
criptions fragmentaires de l'époque qu'il y avait dans 
cette contrée de nombreux emplacements chrétiens, 
surtout bulgares. 

L'évêque catholique Philippe Stanslavov, compte en 
1659 dans la ville de Babadagh 1700 maisons turques et 300 
maisons chrétiennes avec 2000 habitants Bulgares, Grecs 



*) Dans l'Acte ci fragmente de N. Jorga, t. I, on parle d'émissaire» 
valaques et bulgares aux Princes de Transylvanie, en date du 26 II, 20 VII, 
1597. 

3 ) M. Drinoff : Œuvres, I, 91. 



— 60 — 

et Valaques 1 ). L'ambassadeur polonais Palatin de Kulmie, 
dit, en 1677, que les habitants de la ville d'Isaktcha, 
qui « est en Bulgarie », sont des « Grecs, Arméniens, 
Bulgares, Juifs et Turcs 2 ) ». Le professeur D r Romansky 
remarque justement que l'ordre de la population ne corres- 
pond pas au nombre, mais bien à l'importance commer- 
ciale 3 ). Dans la seconde moitié du même siècle, le pa- 
triarche Macarius d'Antioche traverse la Dobroudja. Il écrit 
que la petite ville d'Iglitza est habitée par des Bulgares et 
qu'à Matchin il y avait «420 maisons bulgares 4 ) ». Les ren- 
seignements que nous donne dans son journal l'abbé Bochko- 
vitch (un Dalmate) sont également précieux. Il visite en 
1762 la région de la Dobroudja riveraine du Danube et 
écrit des Bulgares du village de Baltadja-Keuy, aujourd'hui 
Baltàgesti : « une partie est habitée par des Turcs et l'autre 
par des Bulgares (e nell'altra i Cristiani Bulgari). Le village 
Daïa-Keuy ou Dàieni a 300 maisons turques et bulgares. 
Taschbournou, à deux heures de Daïa-Keuy, a 50 maisons tur- 
ques et bulgares 5 ) ». Pour les Bulgares de l'intérieur de la 
Dobroudja, en ces temps-là, nous nous référons aux paroles 
d'Antirmony (1737-1738) qui, en parlant de la région de 
Toultcha, dit que: «Les Bulgares suivent le rite grec et 
habitent pour la plupart dans les villages; les villes sont 
en général habitées par les Turcs 6 ) ». 



*) Monumenta spectantia historiam Slavorum meridionalium. Vol. 
XVIII. Acta Bulgariae ecclesiastica ab a. 1565 usque ad a. 1797, p. 264. 

a ) N. Jorga: Actes ci fragmente, I. Bucarest, 1895, p. 93. 

s ) Prof. D r S. Romansky: Le caractère ethnique de la Dobroudja, 
dans «La Dobroudja». Sofia, 1917, p. 164-165. 

*) The Travers of Macarius Patriarche of Antioch, transi. F. C. Balfour, 
A. M. Oxon. London, I, p. 42. 

6 ) Giornale di un viaggio da Constanlinopoli in Polonia dell'abate 
Ruggiero Giuseppe Boscovich, Bassano, 1784, p. 79 à 87. 

*) Jean Bell d'Antirmony: Voyage depuis St-Pétersbourg en Russie 
dans diverses contrées de l'Asie. Paris, 1766, III. 



— 61 — 

Dans la deuxième moitié du XVI II e s., de grands change- 
ments politiques se produisirent en Europe sud-ouest. La 
Russie qui avait guerroyé de longues années durant contre 
la Turquie pour atteindre les rives nord de la mer Noire 
devint, après le premier partage de la Pologne en 1772, la 
voisine immédiate des possessions turques du nord-est de 
l'Europe. Le théâtre des guerres russo-turques qui vont 
suivre fut déjà la Dobroudja. Pendant la guerre de 1773 à 
1774, les Russes passèrent à deux reprises le Danube, près 
Braïla et, par la Dobroudja, atteignirent une première fois 
Silistra et Varna, une deuxième fois Choumen. Dans la guerre 
de 1787-1791 eut lieu en Dobroudja septentrionale la fa- 
meuse bataille de Matchin (9 juillet 1790). D'après le traité 
de Jassy (9 janvier 1792) qui mit fin à cette guerre, la Russie 
annexa le Khanat de Crimée à son empire et obtint le droit 
d'être la protectrice de tous les peuples orthodoxes de la 
Péninsule balkanique. 

Les guerres de la fin du XVIII e s. en Dobroudja dévas- 
tèrent le pays. La population mahométane qui seule fournis- 
sait les soldats perdait le meilleur de sa jeunesse dans la 
guerre. Mais les Russes étaient encore à cette époque très 
ignorants et ne comprenaient pas assez les liens de race et de 
religion, de sorte que la population chrétienne, elle aussi, 
eut à souffrir de cette guerre. Le récit du général Langeron 
sur les actions militaires russes en Dobroudja en 1809 1 ), ré- 
imprimé par M. D. Jonescu, nous donne un clair aperçu de 
la manière de faire la guerre à cette époque. En voici quel- 
ques extraits : « Dans le couvent de Kokosch, alors inconnu, 
se trouvaient enfermés 1200 Bulgares cachés craignant le 
couteau turc. Les Russes les découvrirent et les envoyèrent 
en Bessarabie . . . Sur la route vers Babadagh se joignirent 

*) Journal des campagnes faites au service de la Russie (1809) par le 
comte de Langeron. Dans J. Hurmuzaki: Documente privatore la Istoria 
Românilor. Vol. III, suppl. 1, p. 176-183. 



— 62 — 

aux premiers plus de 1500 autres Bulgares fuyant avec 
leurs troupeaux devant les Bachibouzouks. Le comman- 
dant russe Boulatoff, au lieu de pourchasser les Bachibou- 
zouks et de délivrer les malheureux, capture ces derniers et 
les envoie avec leurs troupeaux comme captifs en Bessa- 
rabie .... 

Après la prise de Matchin, le 18 août, le général Bagra- 
tion délivra la population et lança une proclamation à la 
population bulgare dont il garantissait les droits personnels 
et de propriété, l'exhortant au calme et l'invitant à ne pas 
quitter ses habitations. Mais à peine quelques jours après 
la prise de Tcherna-Voda par Platoff, les Cosaques et les 
Moscovites qui se répandaient en forts détachements tout 
le long du Danube vers Hârsovo et Matchin, mirent à sac 
et ruinèrent toute la Dobroudja occidentale, anéantissant 
plusieurs riches villages qui auraient pu nourrir l'armée 
russe durant des mois entiers. Ces Cosaques et Moscovites 
ramassèrent comme butin 50,000 têtes de gros bétail, que 
les officiers supérieurs se partagèrent entre eux, et envoyè- 
rent en Russie comme propriété personnelle . . . Après la 
prise de Matchin, le général Markoff parcourut la Dobrou- 
dja en tous sens et atteignit la mer au nord de Kustendja 
(Constanza) pillant partout. Il envoya 3000 Bulgares et 
Lipovanes comme captifs à Galatz et chassa et poursuivit 
le reste, confisquant les biens au profit du trésor impérial . . . 
Ainsi les Russes achevèrent ce que les bandits et les Bachi- 
bouzouks avaient épargné. Pendant l'hiver, l'armée russe 
fut exposée à de terribles privations et épidémies . . . C'est 
alors que Bagration reconnut le tort qu'il avait eu de laisser 
ses soldats saccager la Dobroudja, car ce qui restait de la 
population s'était sauvé en Bulgarie avec le reste de ce 
qu'on lui avait laissé x ) ». 



l ) M. N. Jonescu: Dobrogia etc., p. 582-588. 



— 63 — 

Ce récit est très instructif. Il nous présente un épisode 
de l'action dévastatrice des guerres russo-turques. Il nous 
dit aussi que la Dobroudja occidentale, où les auteurs préci- 
tés constataient beaucoup de villages et de villes bulgares, 
a été dévastée en 1809. Enfin, il nous donne une certaine 
impression du mouvement de la population vers la Bulgarie. 

Le professeur D r Milétitch, sans avoir sous la main 
un document relatif à l'émigration bulgare de Do- 
broudja vers le sud du Balkan, sur la base des recherches 
ethnographiques et linguistiques, écrivait en 1902, qu'à 
Karnobat, Aïtos, Bourgas et même vers Strandja, il y a un 
grand groupe de villages dont la population se distingue 
par la langue, l'habillement et le genre de vie de la popula- 
tion bulgare des environs, et ressemble étonnamment à 
l'ancienne population bulgare de Silistra, Choumen et Raz- 
grad 1 ). Cette population est appelée par les habitants 
« Zagortzi » — nom qui a un rapport intime avec celui de 
l'ancienne Bulgarie danubienne orientale et la Dobroudja. 
On parle, dans un document vénitien du 15 février 1385, 
de « parties de Zagora » soumises à Dobrotitch (ad partes 
del Zagora subditas Dobrodice) 2 ). Le principal établissement 
des. Zagortzi au sud du Balkan surgit certainement avant 
1809; mais il n'est pas douteux qu'à la suite des troubles 
fréquents de Dobroudja, beaucoup de Bulgares fuyaient 
en Thrace où il y avait plus de tranquillité. Nous possédons 
des données d'après lesquelles des Bulgares des autres 
parties de la Bulgarie danubienne émigrèrent en Thrace, 
notamment aux environs de Stara-Z agora 3 ). 



l ) Prof. D r L. Milétitch: L'ancienne population bulgare de la Bulgarie 
du nord-est. Sofia, 1902, p. 29 et s. (en bulgare). 

*) N. Jorga: Venetiain Marea Neagra. I Dobroticl, Anal. Acad. Rom, série 
II,t.XXXVI,1914,p.l068.cf.Prof.D'Romansky, dansLaDobroudja,p.l59. 

8 ) K. Jiriëek: Ethnographische Verànderungen in Bulgarien etc. dans 
Oesterr.-Ungarische Revue, 1890. 



— 64 — 

Les nombreux emplacements bulgares de l'autre côté 
du Danube, que le professeur D r Romansky a soigneusement 
étudiés, attestent que leur population s'y était établie, 
après avoir émigré des confins du Danube, à différentes 
époques de troubles. Dans le triangle Kalarach-Oltenitza- 
Bucarest il y a plus de 20 villages bulgares dont la popula- 
tion émigra en grande partie des rives danubiennes entre 
Silistra et Toutrakan 1 ). 

Les Bulgares de Dobroudja commencèrent tôt leur émi- 
gration en Russie méridionale. Skalkovsky, qui a étudié les 
colonies bulgares de cette partie de la Russie, a trouvé que 
la première émigration officielle des Bulgares est de 1752- 
1754, et se compose de 620 familles bulgares dans le royaume 
polonais; en 1773, s'établirent en Russie méridionale 400 
familles bulgares du village Flotor (Alfatar), près de la 
forteresse de Silistra 2 ). Les guerres russo-turques de 1769- 
1774, 1767—1791 et 1806—1812, étaient suivies d'une 
émigration constante de chrétiens turcs, comme s'exprime 
Skalkovsky 3 ). Comme nous avons vu, Langeron nous 
explique l'enlèvement par la force des Bulgares de Do- 
broudja en 1809. 

Le plus intense mouvement d'émigration bulgare vers 
la Russie du sud fut celui de la guerre russo-turque de 1828- 
1829. Les Bulgares pensèrent alors que l'heure de leur 
délivrance avait sonné et prirent une part active à la 
guerre. Le Bulgare Capitaine Georges Mamartcheff Boo- 
iouclou conduisait un fort détachement bulgare; il y avait 
également des Bulgares dans le détachement des partisans 
du général Liprandi qui travaillait en Déli-Orman. Les 



x ) Dr. Romansky : «La colonisation bulgare en Roumanie» dans le journal 
«Echo de Bulgarie» du 2 novembre 1916. 

2 ) A. Skalkovsky: Les colonies bulgares en Bessarabie et aux confins, 
de la Nouvelle Russie, Esquisse statistique, Odessa, 1848, p. 3-4 (en russe). 

8 ) Op. cit., p. 12. 



— 65 — 

Turcs se plaignirent auprès du général anglais Jochmus 
qui voyageait en Bulgarie orientale en 1847, que pen- 
dant la guerre de 1828-1829 les Bulgares lui créèrent plus 
de dommages que les Russes. Lorsque, après la conclusion de 
la paix d'Andrinople, les armées russes durent évacuer les 
terres occupées, les Bulgares, compromis auprès des Turcs 
à raison de leur turbulence, demandèrent à émigrer en 
Russie (plus de 25,000 familles). Dibitch Zabalkansky, chef 
des armées russes, n'était pas d'accord, vu que cette émigra- 
tion présentait de grandes difficultés en temps de guerre; 
il fut obligé de céder devant les instances des Bulgares qui 
ne voulaient plus rester sous le joug turc. Il nomma le 
général Roth pour diriger l'expédition des émigrés; des 
Gagaouzes et quelques Grecs se joignirent aux Bulgares. 
Presque tous les émigrés provenaient de la Thrace orientale, 
entre la mer Egée et le Balkan et des contreforts nord du 
Balkan oriental. Beaucoup de villages «Zagoriens», dont la 
population était venue du nord, émigra à nouveau versle nord. 

Après la paix d'Andrinople de 1829, le calme se rétablit 
en Turquie d'Europe et, avec lui, la sécurité inconnue 
jusqu'alors de la vie et des biens des chrétiens. Alors com- 
mença la colonisation pacifique des terres désertes de l'Etat 
turc; alors s'établit une ère de paix pour la Dobroudja, 
complètement dévastée par les nombreuses guerres. Le 
Feldmaréchal Moltke qui visita la Dobroudja en 1857-1858, 
dépeint cette malheureuse contrée comme un désert, dont 
les villes ne comptent que quelques dizaines de maisons 
et où, dans toute la contrée, il n'y a que 300 personnes 
par mille carré 1 ). 

Les Bulgares qui s'étaient établis en Russie méridionale 
furent vite désillusionnés de leur nouvelle patrie. Des rai- 



x ) Freiherr von Moltke: Der russisch-turkische Feldzug in der Euro- 
pàischen Tùrkei, 1828 et 1829, 2 e éd., Berlin, 1877, p. 42-43. 

5 



— 66 — 

sons climatériques, celles du sol et peut-être des raisons éta- 
tiques obligèrent la plus grande partie des émigrants de se 
retirer vers le sud dans leur patrie, où se trouvaient les tombes 
de leurs proches; mais une petite minorité seulement réussit 
à atteindre les emplacements abandonnés. La grande ma- 
jorité s'établit sur les parties fertiles de la route Toultcha- 
Babadagh-Constantza et au sud vers Varna : cette émigra- 
tion se fit en 1830-1833. A l'établissement des Bulgares 
en Dobroudja contribua un certain Hassan pacha, notable 
turc dobroudjain possédant des terres immenses, qui établit 
les Bulgares sur ses domaines et les prit sous sa protection 1 ). 
Une fois la Dobroudja apaisée, les Bulgares commencèrent à 
affluer de tous les coins: de Bessarabie, Valachie, Moldavie 
et des versants nord du Balkan; cela dura jusqu'en 1877. 
Avec les Bulgares, des Roumains aussi émigrèrent en Do- 
broudja, ainsi que des Russes, Allemands, Gagaouzes, 
Grecs et autres chrétiens. Le gouvernement turc s'efforçait 
de fortifier l'élément mahométan qui diminuait constam- 
ment en y établissant des Tatares (1856-1857) et peu de 
Circassiens (1865); mais les Bulgares y prirent le dessus 
par leur nombre, par leur culture et leur situation écono- 
mique et imprimèrent à la contrée un caractère bulgare. 

Les Bulgares émigrés restés en Bessarabie et autres par- 
ties de la Russie formèrent des colonies florissantes qui 
conservèrent leur caractère national non seulement dans les 
villages mais aussi dans les villes. Bolgrad devint leur centre 
culturel. Le gymnase bulgare de Bolgrad avait, sous la 
domination roumaine, de très bons professeurs; il 
fut longtemps la pépinière de l'instruction des Bul- 
gares de Bessarabie, et de leurs compatriotes du sud 
du Danube. D'éminents professeurs du gymnase de 



*) S. Tchilinguiroff : La Dobroudja et notre renaissance (recherches 
historico-culturelles) Sofia, 1917, p. 10 (en bulgare). 



- 67 — 

Bolgrad professèrent plus tard dans les écoles de la ville de 
Toultcha *). 

Tant que durèrent les guerres russo-turques du XVIII e s., 
la ville principale de Dobroudja était Babadagh qui avait 
une grande importance stratégique en égard aux routes qui 
venaient de Matchin, Isaktcha et Toultcha. Après la 
paix d'Andrinople de 1829 et la restauration de l'ère 
de paix en Dobroudja, le centre principal de cette pro- 
vince devint Toultcha, et la plus grande partie de la Do- 
broudja faisait partie du «Sandjak de Toultcha». 

Toultcha devint en même temps le centre principal du 
bulgarisme en Dobroudja; l'élite des Bulgares y émigra, 
dont beaucoup de citadins. Dans la population mélangée 
de la ville les Bulgares l'emportaient parle nombre. D'après 
la statistique roumaine de 1879, à laquelle on ne saurait 
ajouter trop de foi quand on y parle de Bulgares, Toultcha 
comptait 17,948 habitants, dont les Bulgares occupaient 
la première place avec 6744 âmes 2 ). La plus grande partie 
des Bulgares de Toultcha étaient hardis, émigrants entre- 
prenants, ayant vu du monde et acquis une grande expé- 
rience dans leurs randonnées en Bulgarie, Roumanie et 
Russie. La situation importante commerciale de Toultcha 
— surtout après que les bateaux commencèrent à naviguer 
sur le Danube et sur le bras danubien de Soulina qui se 
transforma ainsi en canal bien aménagé, — les riches en- 
virons de la ville y créèrent une classe aisée de commer- 

*) Sur la situation des Bulgares de Bessarabie, à part Skalkovsky que 
j'ai cité, nous ont donné des descriptions le Bulgare bessarabien Yod. Titoroff 
dans son ouvrage: «Les Bulgares en Bessarabie», Sofia, 1905, et le prof esseur 
russe Derjavine, dans son grand travail sur les colonies bulgares en Russie, édité 
dans les Recueils de l'Académie des Sciences bulgares, 1. 1 Sofia 1914, t. II 
Pétrograd 1915. 

■) M. Jonescu: Dobrogia, etc. p. 414. Daprès la même statistique, après 
les Bulgares viennent les Roumains 5304, Russes 1876, Lipovans 1726, 
Grecs 324, Arméniens 180, Juifs 304, Tatares 224, Turcs 300, divers 976. 



— 68 — 

çants qui a conservé sa force jusqu'à nos jours. Sous la 
domination turque, les grands richards, les « tchorbadjis », 
avaient un grand pouvoir; ils pouvaient s'immiscer dans 
l'administration, voire même dans les affaires de l'Empire 
turc; par leur influence, ils pouvaient destituer et nommer 
les préfets des villes et des provinces. Or, à Toultcha, de 
pareils «tchorbadjis» bulgares, qui avaient même obtenu 
le titre de «bey », étaient les frères Stephanski et Dimitraki 
Thèodoroff. La variété ethnique de la population de Toultcha 
où, avec les Bulgares vivaient en grande quantité des Russes, 
Roumains, Grecs, Tatares, Turcs, Juifs, Arméniens, Alle- 
mands, Tziganes et autres, donna l'élan à la concurrence 
entre les différentes nationalités. Les Bulgares, qui étaient 
numériquement les premiers voulaient que leur supériorité 
éclatât et par leur puissance commerciale. C'est pour- 
quoi ils construisirent l'église la plus majestueuse de la ville 
et organisèrent les meilleures écoles qui conservèrent toute 
leur importance jusqu'à leur fermeture par les autorités 
roumaines. 

Il y a quelques années, l'administration du musée ethno- 
graphique de Sofia recueillit tout ce qui restait des archives 
de la communauté bulgare de Toultcha et qui servit de 
source à l'histoire de la renaissance bulgare en Dobroudja. 
Ces archives ne sont pas complètes; cependant elles sont 
bien conservées et édifiantes sur les années les plus 
importantes de cette renaissance, alors qu'on créait les 
communautés bulgares dans les villes et villages, qu'on 
ouvrait des écoles et des églises et qu'on discutait de la 
question religieuse bulgare; elles contiennent toutes les 
notes et les lettres envoyées par les délégués. En outre, 
beaucoup de matériaux relatifs à la renaissance des Bul- 
gares en Dobroudja se trouvent dans les archives de la 
métropole de Dorostol-Tscherven à Rousse, à laquelle res- 
sortait jusqu'en 1878 toute la Dobroudja. 



— 69 — 

En 1846-1847 fut construite à Toultcha l'église St. Ni- 
colas où s'imprima le cachet religieux d'une partie de la 
population toultchéenne. La communauté bulgare de la 
ville construisit en 1854 (d'après M. D. Jonescu en 1849) 
le grand temple de St-Georges qui, jusqu'aujourd'hui, est 
la plus majestueuse église de toute la Dobroudja. L'activité 
de cette communauté est intimement liée à cette église; 
son sceau porte son nom, et ce sont ses revenus qui ali- 
mentaient les écoles. Il y avait des écoles bulgares à 
Toultcha déjà dans les premières années de la colonisation 
en 1809, lorsque la ville avait été transférée dans son em- 
placement actuel (elle était située jusqu'alors à 5 km plus 
à l'ouest 1 ). L'école bulgare de Toultcha devint commu- 
nale seulement en 1855-1856. Une école communale bulgare 
de garçons fut construite en 1859 et baptisée «Radieuse- 
Bulgarie». Plus tard, lorsque la fête des apôtres slaves 
« St-Cyrille et Méthode » devint très populaire dans tout 
le pays bulgare, symbolisant le progrès vers la civili- 
sation et la conscience nationale, l'école fut rebaptisée 
« St-Cyrille et Méthode ». L'école des filles, ouverte entre 
1860 et 1870 était située au début dans une maison 
privée. Nous connaissons d'après le livre « de recettes et 
dépenses» de l'église St-Georges, le nom des professeurs et 
leurs traitements pour les années 1865-1870 et 1872-1873. 
Toultcha était fière de ses professeurs, dont quelques- 
uns jouèrent plus tard un rôle important dans la vie po- 
litico-culturelle bulgare et où Théodore Ikonomoff occupe 
la première place. En 1869 commença à professer Donka 
D. Mamartcheva, mariée Entcheva, bien préparée pour 
l'enseignement en Russie. Déjà avant 1869, les Bulgares 
de Toultcha avaient leur salle de lecture avec casino. 



l ) On se souvient de l'école du «russe», ouverte en 1811, ensuite 
celle de son élève, Neda Peeva, vers 1820 ou 1825, du Polonais Vladimir, 
1846-1848 et autres (cf. S. Tchilinguiroff, op. cit., p. 63). 



— 70 — 

La communauté de Toultcha ne s'occupait pas seulement 
de l'administration de son église, de ses écoles et affaires 
communales; elle concevait sa tâche d'une façon plus large. A 
défaut d'une organisation ecclésiastique bulgare commune, 
avant 1872, elle entreprit l'oeuvre d'enseignement dans 
toutes les localités bulgares de Dobroudja. Le 28 janvier 
(v. s.) 1870, les citoyens de Toultcha élirent une commission 
qui devait réglementer les écoles bulgares dans le caza. Les 
travaux de cette commission furent faciles vu que, à cette 
époque, la plupart des villages bulgares et toutes les com- 
munautés urbaines bulgares avaient des écoles et des églises. 

La communauté bulgare de Toultcha, grâce à son pa- 
triotisme, ses compétences, son action infatigable et son auto- 
rité auprès des autorités toultchéennes, acquit une prédomi- 
nance sur toutes les autres communautés bulgares de la 
Dobroudja septentrionale. Elle imposait ses règles à villes 
et villages, faisait procéder par ses envoyés à la revision 
des écoles et des églises, menaçait les réfractaires des sanc- 
tions du pouvoir turc. La communauté bulgare de Toul- 
tcha développa le mieux son activité lors de la solution 
de la question ecclésiastique bulgare sur la base du Fir- 
man du Sultan du 29 février (v. s.) 1870. L'âme de la 
communauté à cette époque était son secrétaire A. Boch- 
nakoff, dont les relations avec les dirigeants bulgares de 
Constantinople étaient très étroites et dont l'adresse et l'ha- 
bileté apparaissent dans les nombreux brouillons qu'il laissa 
dans les archives de la communauté. 

La lutte contre les Grecs, surtout celle contre l'évêque 
grec de Silistra, Dionissius, était bien organisée. La 
communauté porta son choix sur Dimitraki Théodoroff 
pour représenter la Dobroudja au concile national bulgare 
de Constantinople en 1871, qui prépara les statuts de 
l'église bulgare; elle recueillit des subsides pour l'entretien 
de son représentant; elle procéda plus tard aux élec- 



— 71 — 

tions des représentants au concile d'éparchie de Rousse 
(Roustchouk) qui devaient nommer l'évêque; elle recueillit 
des sommes pour les frais de ces représentants. Il est 
intéressant de noter les conceptions ultra-démocratiques 
des communards bulgares de Toultcha sur l'organisa- 
tion des églises nationales bulgares. La commune, elle aussi, 
partage cette manière de voir avec d'autres communes en 
Bulgarie. 

Cette activité si variée et si utile se manifeste encore 
dans la volumineuse correspondance avec les villages 
bulgares et avec les communes bulgares des villes. Les 
villages dobroudjains s'adressent à elle pour l'envoi d'ins- 
tituteurs et de prêtres; s'ils en trouvaient directement, ils 
demandaient la confirmation de la communauté. Tant qu'un 
Bulgare ne fut élu évêque de Dobroudja, la communauté de 
Toultcha envoyait les Bulgares lettrés auprès de l'évêque 
de Sofia, Dossithée, ou celui de Vidin, Antim, pour se faire 
sacrer. Lorsque les villageois étaient mécontents de leur 
instituteur ou de leur prêtre, ils se plaignaient à Toultcha, 
à qui s'adressaient également les paysans bulgares pour 
leurs litiges matrimoniaux, rupture de fiançailles, pour la 
suppression de mauvaises coutumes et autres. Instituteurs 
et prêtres eux aussi se plaignaient aux autorités commu- 
nales de Toultcha, au cas de non-paiement des traitements 
convenus ou en cas d'excitations de la part de « tchorbadjis» 
influents. Les communes rurales sollicitent de Toultcha 
l'autorisation pour faire des collectes en faveur de la cons- 
truction d'églises. La communauté bulgare de Tcherna-Voda 
prie celle de Toultcha d'intervenir auprès du préfet de 
Toultcha en faveur de leur chef d'arrondissement qui pour- 
rait leur être utile dans leur litige religieux avec les Grecs. 
Le développement de l'oeuvre scolaire et religieuse en 
Dobroudja en 1850-1878 présente un très grand intérêt. 
La Dobroudja, quoique province limitrophe de Bulgarie, 



— 72 — 

présente en matière scolaire et religieuse, un avantage 
considérable. Les Bulgares de Dobroudja dépassèrent leurs 
conationaux de plusieurs contrées centrales bulgares. 

Dans cet ordre ,, de choses ils dépassèrent également 
leurs concitoyens roumains et russes. Lorsque fut fondée 
l'église nationale bulgare, beaucoup de Russes et de 
Roumains s'y affilièrent 1 ); des enfants russes et roumains 
fréquentaient les écoles bulgares. 

Toultcha eut la chance de s'attacher un évêque 
des plus instruits, Clément Branitzki, qui mourut métro- 
polite de Tirnovo. Dans la vie laïque, il était connu comme 
écrivain; il est l'auteur de la pièce dramatique «Ivanco». 
Devenu religieux le 16 juin 1873, il fut nommé, en au- 
tomne de la même année, coadjuteur du prélat bulgare de 
Rousse et la même année évêque de Toultcha. 

Sous le rapport religieux et scolaire, la Dobroudja faisait 
partie intégrante de la patrie bulgare de Mésie, Thrace et 
Macédoine. Les Bulgares de cette contrée concourrent jalou- 
sement à la création des églises nationales bulgares, à l'ins- 
truction populaire bulgare et à la littérature bulgare. Une 
imprimerie bulgare fu également arrangée à Toultcha déjà 
en 1875, et on y imprimait des livres bulgares. 

La Dobroudja, au même titre que les autres parties de la 
Bulgarie, profita des fruits des acquisitions bulgares dans le 
domaine religieux et scolaire. Jusqu'en 1878, rien ne sépara 
la Dobroudja des autres parties de la Bulgarie; nombreux 
et très variés étaient les liens qui l'unissaient à la terre 
bulgare. Lorsque dans la deuxième moitié du XVIII e s. et 
dans la première du XIX e se déroulaient les guerres russo- 
turques, les Bulgares qui vivaient dans l'idée de leur déli- 
vrance du joug turc parles Russes déjà dès le règne de Jean le 
Laid (1534-1584), qui voyaient comment après chaque guerre 



») Tchilinguiroff, op. cit. p. 37 à 38. 



— 73 — 

les Russes, après avoir délivré un morceau de terre au nord 
du Danube du joug turc rentraient dans leurs foyers, les 
Bulgares, disons-nous, se décourageaient et les plus im- 
patients d'entre eux suivaient les armées russes et émigraient 
en Bessarabie. Et comme la plupart des guerres russo- 
turques avaient pour théâtre la Dobroudja, sa population 
bulgare s'habitua à l'idée de délivrance qui y planta ses 
profondes racines lorsque, grâce à l'aide russe, la Roumanie, 
la Serbie et la Grèce avaient été successivement délivrées. 
En 1836, les Bulgares de Roumanie demandaient qu'on fît 
de la Dobroudja une principauté bulgare 1 ). Pendant la 
guerre de Crimée (1854-1855) lorsque les Russes purent 
pénétrer en Dobroudja jusqu'à Silistra, il s'y trouvait 
un détachement bulgare commandé par le capitaine 
Pavli (Paul P. Grigoroff), et lorsque commencèrent les 
mouvements révolutionnaires en Bulgarie entre 1860-1876 
la population dobroudjaine y prit une part très active. 
Dans les villages dobroudjains, surtout à Eni-Keuy, agissait 
Vassil Levski, le plus grand organisateur de la révolution 
nationale bulgare. Ce dernier fut pendu à Sofia en 1873. 
Stefan Karadja ne en Dobroudja, qui, avec Hadji Dimitre 
recrutait une bande d'élite de 100 hommes, passèrent 
le Danube en 1868 et, après une série de combats sanglants 
avec les armées turques, régulières et irrégulières, atteinrent 
le Balkan où ils furent complètement défaits. Hadji Dimitre 
tomba mort; Stefan Karadja, grièvement blessé, fut fait 
prisonnier en route et emmené à Rousse où il acheva sa 
vie mouvementée. Le prêtre Hariton qui devint plus tard 
l'un des meneurs des insurgés qui moururent dans le 
monastère de Drianovo, en 1876, entouré d'une armée 
nombreuse, était précepteur et organisateur révolution- 
naire dans les villages bulgares du district de Babadagh. 



l ) Suivant notes duD r Seliminski,'cf. Journal «Dobroudja», I, No. 10. 



— 74 — 

Lorsque les Russes déclarèrent la guerre à la Turquie en 
1877, beaucoup de Bulgares dobroudjains s'enrôlèrent dans 
la milice bulgare, qui se comporta vaillamment à la dé- 
fense de Chipka et devint plus tard le cadre de l'armée 
bulgare. Parmi ces miliciens se trouvait Dimitre Petkoff 
du village dobroudjain Bache-Keuy; Petkoff réussit plus 
tard à devenir président du Conseil des ministres de 
Bulgarie. 

Comme pour leur essor scolaire et religieux, ainsi dans 
leur lutte pour la liberté politique, les Bulgares dobrou- 
djains travaillaient de concert avec leurs compatriotes des 
autres parties de la Bulgarie; les résultats de ces luttes 
étaient les mêmes pour toutes ces parties. La Conférence 
des Ambassadeurs de Constantinople de 1876-1877 avait 
pour but d'apaiser les peuples chrétiens de Turquie sou- 
levés, en leur octroyant le gouvernement autonome. Elle 
décida de faire des terres où la majorité était bulgare, deux 
provinces autonomes sous le nom de Bulgarie. Dans la 
province orientale, avec capitale Tirnovo, entrait toute la 
Dobroudja avec la ville de Toultcha 1 ). Lorsque la Russie 
déclara la guerre à la Turquie pour délivrer la Bulgarie en 
1877, la Dobroudja entrait également dans le projet de 
frontière de la future principauté bulgare. 2 ) Même quand, 
en vertu du traité de San-Stefano la Dobroudja du nord ou 
Sandjak de Toultcha fut cédée à la Roumanie en échange de 
la Bessarabie, l'idée persistait chez les hommes d'Etat 
russes, comme le comte Ignatieff, de retenir la Dobroudja 
pour la Bulgarie et d'accorder des compensations à la 
Roumanie du côté de Vidin 3 ). 



i) Blue-Book, Turkey n° 2 (1877), p. 153. 

2 ) Général-major H. Ovsiany: L'administration russe en Bulgarie en 
1877-78-79, Spt. 1906, t. I, p. 173. 

8 ) Mémoires du comte H. P. Ignatieff, Journal historique, année 35 
(1914), t. CXXXVI. 



— 75 — 

Les Bulgares de Dobroudja profitèrent de la situation 
favorable de leur patrie pour améliorer le commerce et les 
communications. En 1875, fut fondée à Toultcha une so- 
ciété commerciale essentiellement bulgare, qui comptait 
200 membres, avec 2000 actions de 15 Ltq. chacune, soit 
un capital de 30,000 Ltq. Sous le nom « Société commer- 
ciale bulgare», elle possédait deux maisons de commerce, à 
Toultcha et à Varna. L'administration de la société, qui 
faisait le commerce avec des produits locaux, avec des mar- 
chandises européennes diverses et qui s'occupait aussi d'opé- 
rations bancaires, avait son siège à Toultcha. La société 
entretenait des relations avec les principales villes euro- 
péennes et distribua à ses actionnaires un bénéfice de 
50 % pendant six ans 1 ). 

Sous la domination turque, les Bulgares de Dobroudja 
entretenaient un commerce très actif avec Constantinople 
par mer et par terre, en y exportant leurs céréales, 
surtout le bétail, beurre et fromage. Les foires de Medjidié 
étaient célèbres; ici se donnaient rendez-vous les Bulgares 
de toute la Bulgarie. Grand était le commerce de la 
Dobroudja du Nord avec les villes de Dobritch en Dobroudja 
méridionale et d'Eski-Djoumaia, en Bulgarie danubienne 
orientale, où aujourd'hui encore ont lieu de grandes foires, 
ainsi qu'à Choumen, qui du temps des Turcs, avait une 
forte garnison, ce qui faisait d'elle un grand centre de con- 
sommation. Egalement étroits étaient les liens entre la 
Dobroudja et Ko tel et ses villages environnants; les nom- 
breux «kychla» de ces plaines leur appartenaient; de même 
avec Gerlovo, parce que les commerçants de Vârbitza qui 
se rencontrent partout aux environs de Varna, avaient 
pénétré loin au nord de la Dobroudja. 



l ) Le journal a Bâlgarin», année I, n°35 (11, II 1878). cf. St. Tchilinguiroff 
dans « La Dobroudja », p. 241-242. 



— 76 - 

Par mer et par le Danube, les Dobroudjains faisaient 
aussi le commerce avec l'Autriche, l'Allemagne, la France, 
l'Angleterre, la Turquie et la Grèce. Le commerce avec 
la Roumanie voisine était très faible, les deux contrées ayant 
la même production. 

Si on étudie le commerce de la Dobroudja et la portée 
de ses communications, on se convaincra qu'avant d'être 
organisée par la Roumanie, cette contrée était intimement 
liée à la Bulgarie par son commerce et ses moyens 
de communications. Et, même après cette organisation, 
alors que des obstacles douaniers et des mesures de rectifica- 
tion entravaient le commerce et les communications entre 
la Dobroudja et la Bulgarie, même alors, tout essai de 
rapprochement économique entre elles paraissait tout 
naturel, les deux pays ne faisant qu'un à plusieurs points 
de vue. 



V. 

La Dobroudja du Nord sous la domination 
roumaine. 

Lorsque la Russie déclara la guerre à la Turquie, le 
12/27 avril 1877, pour délivrer la Bulgarie du joug turc qui 
était devenu insupportable et la source de désordres dans 
l'Empire ottoman, on exigea de la Roumanie le passage 
des armées russes par son territoire, après lui avoir garanti 
son intégrité. Les premiers jours de la guerre, l'avance russe 
allait vite et sans difficultés; cependant en juillet et août 
Osman pacha ayant résisté fortement à Pleven, menaçait 
les conquêtes russes sur la ligne Svichtov-Tirnovo-Gabrovo- 
Stara-Planina. C'est alors que le haut commandement 
russe demanda à la Roumanie des secours immédiats. Le 
prince roumain, Carol, arriva en effet devant Pleven avec 
une importante armée roumaine, aida les Russes à écraser 
la défense opinâtre de la ville et ensemble amenèrent la capi- 
tulation d'Osman pacha. Tout de suite après la chute de 
Pleven, les Turcs entamèrent des négociations de paix, 
acceptées par les Russes le 19 janvier v. s. 1878, après 
que ceux-là consentirent à signer à Andrinople l'acte 
des conditions essentielles de paix, telles qu'elles avaient 
été élaborées le 13 décembre 1877 dans le village de Por- 
dim, près de Pleven. La paix préliminaire fut conclue un 
mois plus tard à San-Stefano. D'après ce traité, la Turquie 
reconnut sans réserves et conditions l'indépendance de la 
Roumanie (art. 5). Le sandjak de Toultcha a été cédé à 
la Russie, mais la Russie ne désirant pas annexer ce terri- 
toire, se réserve la faculté de l'échanger contre la partie 
de la Bessarabie détachée par le traité de 1856 (art. 19). 



— 78 — 

Déjà lors de la signature des conditions éventuelles de 
la paix, on connut en Roumanie le projet d'échange de la 
Bessarabie roumaine contre la Dobroudja bulgare, projet 
qui produisit une grande émotion dans tous les cercles rou- 
mains, en commençant par le prince Carol lui-même et en 
finissant par le dernier citoyen roumain. Le coup était dur 
pour la Roumanie qui perdait ainsi, après avoir pris une 
part si active à la guerre, une riche contrée — la Bessa- 
rabie — en échange de laquelle elle recevait la Dobroudja 
qu'elle ne connaissait guère et qu'elle avait toujours con- 
sidérée avec raison comme terre étrangère. Les discours 
des hommes d'Etat, les décisions du gouvernement, du 
Sénat et du Parlement, les articles de tête des journaux 
officieux, neutres et de l'opposition, enfin, les ouvrages 
des publicistes de l'époque nous donnent un tableau exact 
de l'état d'âme des Roumains à la veille du traité de San- 
Stefano et leur attitude vis-à-vis de la Dobroudja. 

Ce furent les hommes d'Etat roumains D. Ghika et 
V,Alexandrescu-Urechia, qui se prononcèrent d'une manière 
catégorique, le premier au Sénat, le second à la Chambre 
roumaine, contre toute opération de ce genre (l'échange 
de la Bessarabie roumaine contre la Dobroudja bulgare), 
faisant valoir que la Roumanie n'était pas entrée en guerre 
pour faire des conquêtes et priver d'autres peuples de leur 
indépendance, créant ainsi un germe de querelles futures 
en s 'annexant des territoires étrangers 1 ). 

Après ces deux interpellations, la Chambre et le Sénat 
adoptèrent une résolution commune, dont la conclusion est 
conçue en ces termes : « le Sénat et la Chambre déclarent 
qu'ils sont décidés à défendre l'intégrité territoriale de l'Etat 
et à ne permettre aucune aliénation de territoire, sous n'im- 



l ) D r Romansky und D r Penakoff : Rumânische Zeugnisse uber die Do- 
broudschafrage. Bucarest, 1918, p. 2, 6. 



— 79 — 

porte quelle désignation et contre n'importe quelles com- 
pensations ou indemnités. » 

L'idée de l'échange lancée au Parlement se répand vite 
dans la presse. Le « Telegraful », organe du ministre-prési- 
dent Bratianu, à la date du 18 janvier 1878 (année VIII, 
n° 1738) écrit ce qui suit: « On nous fait la proposition 
ignoble d'accomplir une traîtrise envers nos frères et de 
les échanger contre une population qui nous est étrangère 
et qui nous considérera toujours comme ses conquérants. 
Nous n'en voulons pas de ces conquêtes au delà du Danube, 
car elles ne seront qu'une source de querelles constantes 
entre Roumains et Bulgares ». 

Le « Românul », organe du publiciste connu C. A. Ro- 
setti, président de la Chambre à cette époque, écrit entre 
autres : « Les Roumains ont libéré le peuple bulgare, qui a 
été pendant des siècles sous le joug turc, non pas pour lui 
enlever une partie de l'héritage paternel. Au contraire, ils 
tiennent pour l'avenir à l'amitié et à la confiance des Bul- 
gares, des Serbes et autres peuples balkaniques au delà du 
Danube. Les Roumains n'ont pas pris part à la guerre 
pour faire des conquêtes, mais tout d'abord pour conquérir 
leur indépendance et ensuite pour la cause sainte de la libé- 
ration et de l'indépendance des peuples chrétiens des Bal- 
kans l ) ». 

Le journal « Steaua României » (II, n° 19 du 26 I 1878) 
paraissant à Jassy et relevant des milieux du ministre des 
affaires étrangères, M. Cogalniceanu, écrit : « La Roumanie 
ne demande aucune conquête de territoires étrangers; au 
contraire, elle ne désire que la constitution d'une Bulgarie 
tranquille. La Roumanie se hâte de corriger sa frontière 
danubienne afin d'éviter à tout jamais les conflits qu'elle 



l ) D r Romansky und D r Penakoff : Rumânische Zeugnisse, p. 11. 



— 80 — 

a eus jusqu'à présent avec la Turquie. » Telle était la ma- 
nière de voir de tous les journaux roumains du temps. 

Le 25 février 1878, le Gouvernement roumain remit aux 
Grandes Puissances un mémoire dans lequel elle se pro- 
nonça énergiquement contre V annexion de la Dobroudja, 
parce que « l'acquisition de la Dobroudja ne serait plus 
qu'un embarras, une charge et peut-être un danger per- 
manent ». 

Le « Telegraful » (n° 1754 du 18 III 1878), dans son ar- 
ticle intitulé: «la Russie, la Roumanie et la Bessarabie», 
écrit: «La Dobroudja pourrait bien servir un jour de pré- 
texte à une nouvelle « question bulgare ». Une nouvelle 
principauté bulgare va être créée et à peine est-elle née, 
qu'elle va réclamer la Dobroudja et orientera toute sa poli- 
tique à seule fin de la recouvrer. Le principe des nationalités, 
celui des frontières naturelles, tout parlera en faveur des 
aspirations bulgares. » 

Mais c'est dans le livre sur la Dobrogea (1878) du député 
roumain Locusteanu qu'il faut lire les opinions des hommes 
d'Etat et d'autres hommes influents roumains relativement 
à l'annexion de la Dobroudja. Cet auteur écrit : «Nous ne vou- 
lons pas prendre la Dobroudja. Au point de vue géographique et 
ethnographique, elle est séparée de la Roumanie par le Da- 
nube et ses bras et la population est en majorité étrangère 
à notre race et à notre religion. Au point de vue juridique 
national, l'annexion de la Dobroudja sans consulter la po- 
pulation serait un rattachement par violence. Au point de 
vue économique, financier et hygiénique, l'entretien de l'ordre 
et l'organisation du pays exigeraient des sommes énormes. 
Et au point de vue politique — c'est le point important — 
l'annexion de la Dobroudja et d'une partie de la Bulgarie 
aurait constitué un mauvais exemple d'injustice et de ra- 
pine qui trouverait sa vengeance plus tard. L'annexion 



— 81 — 

d'une région bulgare serait pour Vavenir une plaie ouverte, 
une cause de discorde entre les deux pays; elle serait tou- 
jours exploitée avec succès par ceux qui voudraient nous 
désunir et nous pousser dans une guerre avec les Bulgares. 

Et avant qu'il soit longtemps, une nouvelle question 
bulgare apparaîtra infailliblement x ) ». 

Les paroles de M. Locusteanu retentissent en avertisse- 
ments politiques vis-à-vis du peuple roumain et elles n'ont 
pas perdu leur signification à notre époque, lorsqu'on 
répare une injustice qui n'a été commise par la faute ni de 
la Bulgarie ni de la Roumanie. 

Le professeur roumain N. Jorga, le grand nationaliste, 
en décrivant en 1905 les événements de 1878, écrit com- 
bien inconsidéré fut pour la Roumanie de prendre «un terri- 
toire étranger contre la Bessarabie ». Avec cela, la Rou- 
manie offensa le peuple bulgare et viola le principe national 
sur la base duquel la Roumanie aurait eu le droit de créer 
un Etat national avec une partie des Roumains seulement 2 ). 

L'Anglais Henry Drummond Wolf nous a révélé la 
conception roumaine relative au caractère ethnographique 
de la Dobroudja. Il eut une entrevue avec un notable 
Roumain, dans l'intervalle entre les traités de San- 
Stefano et de Berlin; entre autres, ce notable lui dé- 
clara que la majorité de la population dobroudjaine était 
bulgare et que, géographiquement, la Dobroudja appar- 
tient à la Bulgarie 3 ). Wolf ajoute que « c'est dur pour les 
Bulgares de voir la Dobroudja attachée à la Roumanie, vu 
qu'ils la considèrent comme partie de leur patrie. Il n'y a 



*) Cf. D r Romansky und D r Penakoff: Rumânische Zeugnisse etc., 
p. 37-38. 

8 ) N. Jorga: Geschichte des rumânischen Volkes. Gotha, 1905, t. II, 
p. 346, 359. 

8 ) Henry Drummond Wolf, Rambling Recollections, London 1908, 
I, p. 180 à 181. 

6 



— 82 — 

pas de doute que la majorité de sa population est 
bulgare 1 ) ». 

Lorsque intervint la paix et que fut conclu le traité de 
San-Stefano, la Dobroudja avait déjà un gouvernement 
civil organisé, avec un aide-gouverneur bulgare, Daskaloff, 
et des employés bulgares. Ainsi que dans les autres parties 
de la Bulgarie, en Dobroudja aussi, les Bulgares accueillirent 
les bras ouverts les armées libératrices russes, et c'est avec 
des larmes de joie qu'ils lisaient le manifeste de l'empereur 
russe, Alexandre II, dans lequel il était dit: «Bulgares, mon 
armée a passé le Danube et a pénétré dans votre patrie» .... 
C'est pour cela que chez les Bulgares la cession projetée 
de la Dobroudja à la Roumanie fut une grande surprise et 
produisit une forte émotion; aucune promesse ni espoir 
ne pouvaient calmer les Bulgares dobroudjains, qui atten- 
daient leur délivrance avec impatience. En février 1878, 
ils adressèrent à l'empereur russe une pétition le priant 
d'intervenir en leur faveur 2 ), et lorsqu'ils apprirent par les 
journaux roumains semi-officieux, que le prince Carol allait 
renoncer à la Dobroudja, les Bulgares de Toultcha s'em- 
pressent de lui témoigner leur joie sincère de ce que «la 
Roumanie, guidée par la louable prudence et l'expérience 
historique, refuse d'accepter le morcellement d'une partie 
de la Bulgarie — la Dobroudja, et son incorporation à 
l'Etat roumain 3 ) ». Même lorsque le traité de Berlin sanc- 
tionna l'échange de la Bessarabie contre la Dobroudja, les 
Bulgares dobroudjains ne perdirent pas l'espoir de rester 
sous la domination bulgare. L'instituteur toultchéen, Kr. 
IvanMirski envoie de Toultcha, en date du 15 juillet (v. s.), 



l ) Henry Drummond Wolf : op. cit. p. 240, cf. Journal «Dobroudja», 
année I, n° 69. 

a ) Journal « Bâlgarin », année I, n° 38, du 25 II 1878. 

») Ibid, année I, n° 80, du 13 VIII 1878, cf. Tchilinguirof f : La Do- 
broudja et notre renaissance, p. 46. 



— 83 — 

une correspondance au journal « Bâlgarin » qui paraissait à 
Giurgevo (Roumanie), qui dit: « que les protocoles de n'im- 
porte quelle grande puissance ou gouvernement ne sont 
pas en état de modifier l'ordre naturel des choses *) ». 

La douleur de la perte de la Dobrudja fut grande et chez 
tous les autres Bulgares qui, dans l'effervescence de la 
délivrance de laMésie, Thrace et Macédoine, se souvenaient, 
le cœur serré, du sort amer des Dobroudjains, qui rache- 
taient par un nouvel esclavage la délivrance de leurs frères. 

L'irritation provoquée par l'échange augmentait tous 
les jours plus, semant dans toute la Roumanie la haine 
contre la Russie, alliée d'hier. Toutes les Grandes Puissan- 
ces d'occident étaient aussi mécontentes du traité de San- 
Stefano; elles craignaient que la Russie, grâce à une Bul- 
garie libre, ne s'installât sur les rives de la mer Egée, et 
décidèrent en conséquence de convoquer un congrès, où d'un 
commun accord, on établirait la paix future des Balkans. 
Ce fait enhardit les Roumains qui envoyèrent au Congrès 
réuni à Berlin, en juin-juillet 1878, les délégués MichaïlCo- 
galniceanu et Jean Bratianu, autorisés à y lire un mémoire 
pour la défense de leurs droits en Bessarabie; ils n'y firent 
aucune allusion à l'annexion projetée de la Dobroudja. Le 
plénipotentiaire français, Waddington, intervint au Con- 
grès en faveur de la Roumanie qui obtint, avec le consente- 
ment des plénipotentiaires russes, l'élargissement du terri- 
toire dobroudjain au sud jusqu'à Silistra, sur le Danube 
et le village Ilanlâk sur la mer Noire (environ 2000 km. 
carr. d'étendue). 

Lorsque le gouvernement roumain communiqua à la 
Chambre la décision du Congrès de Berlin, 46 députés signè- 
rent une motion, dans laquelle ils déclarent que la Chambre 
proteste contre le morcellement de la patrie et « considère 



*) Bâlgarin, année I, n° 81 du 17 VII 1878. 



— 84 — 

que toute annexion de territoire, sur la rive droite du Da- 
nube, n'est pas dans l'intérêt de la Roumanie et sera la 
cause de complications à l'avenir. Elle n'accepte pas l'an- 
nexion de la Dobroudja à la Roumanie sous aucune con- 
ditione et à n'importe quel titre x ) ». 

Les Roumains devaient finalement se concilier avec 
l'échange sanctionné par l'Europe au Congrès de Berlin de 
la Bessarabie (8480 km 2 , avec 136,000 habitants) contre la 
Dobroudja (15,623 km 2 , avec 150,290 habitants suivant les 
appréciations de D. Stourdza). Le 14/26 novembre 1878 
le prince Carol lança à Braila un manifeste relatif à l'an- 
nexion de la Dobroudja. Il y parle de « patrie des peuples 
dobroudjains pour la libération desquels beaucoup de sang 
roumain a été versé ». On promet dans ce manifeste, à la 
population de Dobroudja, l'égalité constitutionnelle, la 
liberté de confession, la liberté individuelle, des réformes 
du système douanier et toutes sortes d'améliorations qui 
assureront le bien-être de la population 2 ). Ce manifeste 
a été rédigé aussi en bulgare. 

Dès que les Roumains annexèrent la Dobroudja du 
Nord, ils oublièrent leurs sages discours et leurs articles con- 
vaincants relatifs au caractère bulgare de la Dobroudja, 
et imaginèrent de l'attacher solidement à la Roumanie, de 
la conserver pour toujours et d'en faire la base d'une Rou- 
manie agrandie dans la péninsule balkanique. 

A la veille de la parution du manifeste d'annexion, le 
prince Carol, écrivait le 17 novembre 1878, à son père que 
la possession de la Dobroudja rend précaire celle de Arab- 
Tabia (près de Silistra), ainsi que l'obtention, en une fois 
ou graduellement «d'une ligne qui nous assure des avantages 



J ) «Timpul», du 14 juillet 1878. 

*) D r Georges G. Angelesco: Etude sur la Dobrogea au point de vue de 
l'organisation des pouvoirs publics, Paris, 1907, p. 98-100. 



— 85 — 

stratégiques contre les Bulgares 1 )». Le gouvernement rou- 
main s'assigna comme tâche de fortifier l'Etat par la 
Dobroudja en la roumanisant. L'élément le plus dangereux 
pour les Roumains en Dobroudja étaient les Bulgares, 
grâce à leur nombre, leur puissante situation culturelle et 
économique, et leur voisinage immédiat avec la principauté 
de Bulgarie. C'est pour cela que les premiers essais de 
roumanisation étaient dirigés contre eux. 

Sur la base du Firman de 1870, les Bulgares de Do- 
broudja avaient leur église nationale avec, à la tête, 
l'exarque de Constantinople. La Dobroudja ressortait à 
l'éparchie de Silistra (plus tard Dorostolo-Tcherven 
avec siège à Rousse); Toultcha était le siège de l'évêque 
bulgare, vicaire du métropolite de Silistra. Le traité de 
Berlin obligeait la Roumanie à respecter la liberté reli- 
gieuse des habitants de l'Etat; le prince Carol, dans le 
manifeste sus-indiqué, déclarait solennellement que nul 
ne pourra impunément violer cette liberté. Malgré cela, 
les Roumains attentèrent à la liberté de l'église bulgare 
dès les premières années de leur domination en Dobrou- 
dja. Dans une lettre de l'intendant de Toultcha, Roussi 
Stojanoff, du 19 septembre 1878, au métropolite de Silis- 
tra, on lit que le ministre Cogalniceanu, visitant Toultcha, 
déclara qu'il accorderait aux Bulgares la liberté scolaire, 
non pas la liberté religieuse 2 ). Déjà avant cette déclaration 
ministérielle, les administrateurs subalternes avaient mis 
la main sur plusieurs églises bulgares, chassé les popes bul- 
gares et supprimé les livres slaves destinés aux offices reli- 
gieux. Et, comme pour certaines églises bulgares, le Firman 
ne mentionnait pas expressément qu'elles étaient bulgares 
mais chrétiennes, on leur enlevait ce caractère alors même 
qu'elles avaient été construites par des Bulgares, avec des 

*) Notes sur la vie du roi Charles de Roumanie, Bucarest 1899, t. IV, p. 71. 
a ) « Bâlgarin », année II, n° 196 du 17 XI 1879. 



— 86 — 

moyens et sur l'initiative et le concours de Bulgares *). 
C'est ainsi que petit à petit, les églises bulgares tombèrent, 
les unes après les autres, entre les mains des Roumains 2 ). 
Le 28 octobre 1878, lors d'une tournée en Dobroudja, 
le prince Carol, accompagné des ministres et du métropolite 
de Galatz, arriva à Toultcha; on arracha par force au clergé 
de l'église bulgare St- Georges son consentement à recon- 
naître la hiérarchie de l'Eglise d'Etat roumaine et à cet égard, 
le télégramme du ministre Cogalniceanu est mémorable: 
« Mercredi matin S. A. R. assistera au service divin qui 
sera célébré par le métropolite du bas Danube à l'église 
bulgare, dont le clergé reconnut, pendant le séjour de 
S. A. R., la juridiction ecclésiastique 3 ). Cette contrainte 
sur les droits de l'Eglise bulgare excita vivement les Bul- 
gares de Toultcha; le comité ecclésiastique blâma la con- 
descendance des prêtres 4 ) et dépêcha une délégation à Co- 
galniceanu pour lui déclarer que les Bulgares avaient leur 
hiérarque, le métropolite de Silistra, et qu'ils ne pouvaient 
reconnaître un autre. Malgré larticle 46 du traité de Ber- 
lin, Cogalniceanu répondit sèchement: « Il ne peut y avoir 
qu'une église orthodoxe. Je ne connais pas de schisme; 
celui à qui ça ne plaît pas, n'a qu'à s'en aller en Bulgarie 5 ) ». 
Que le coup était porté sciemment contre les Bulgares, 
témoigne la circonstance que les Grecs et les Russes ortho- 
doxes conservèrent leur église nationale. 



x ) On trouve dans les archives de l'évêché de Rousse des matériaux 
au sujet de l'enlèvement par les Roumains d'églises bulgares, notamment 
la lettre de l'intendant de Toultcha, Eutcho Dimitroff. 

2 ) Journal « Bâlgarski Glas» — (Voix bulgare), année I, n° 11 du 
30 I 1880. 

8 ) D r Milan G. Markoff : Le sort politique de la Dobroudja, etc., p. 27. 

4 ) L'évêque Clément Branitzki, le métropolite toultchéen ultérieur, 
vicaire de l'évêché de Dorostol-Tcherven à Toultha, était en ce temps en 
Bulgarie. 

8 ) D r Milan G. Markoff, op. cit., p. 22. 



— 87 — 

L'année 1880 est importante pour l'existence de la Do- 
broudja à beaucoup d'égards. L'Allemagne et l'Autriche- 
Hongrie voulaient profiter de l'animosité créée en Roumanie 
contre la Russie pour attirer celle-là dans leur union, qui 
pouvait leur être très utile comme paravent contre l'infil- 
tration russe au sud. De la correspondance du prince de 
Bismarck avec le roi Carol, correspondance qui avait pour 
but d'attirer la Roumanie dans l'Alliance centrale, les 
passages relatifs à la Dobroudja sont particulièrement inté- 
ressants. Dans sa lettre du 30 mai 1880, Bismarck exprime 
les regrets pour tout ce qu'avait fait le Congrès de Berlin 
concernant la Roumanie; il reconnaît le grand préjudice 
que cette dernière avait subi en recevant la Dobroudja 
contre la Bessarabie, vu que la difficulté de la situation 
historique consiste en ce que, à droite du Danube les liens 
nationaux roumains font défaut, liens qui auraient pu servir 
à la consolidation de la Roumanie. L'acquisition de la Do- 
broudja a été un pis-aller, afin qu'elle puisse vivre en paix 
avec les deux Grandes Puissances, ses voisines, où il y avait 
une population roumaine *). 

Le prince deBismarck, en diplomate perspicace, esquisse, 
par ces mots, la question dobroudjaine: la Dobroudja fut 
donnée à la Roumanie, non parce que cette dernière avait 
des droits sur elle, mais par « pis-aller ». Au Congrès de Berlin, 
le plénipotentiaire russe, le comte Chouvaloff, avait déclaré 
que, sans la cession de la Bessarabie à la Russie, il était impos- 
sible d'établir de bonnes relations entre la Russie et la Rou- 
manie indispensables à la consolidation de la paix en Orient. 

La situation isolée de la nouvelle province roumaine 
dans les Balkans n'était pas de nature à fortifier la Rou- 
manie, mais constituait sa partie la plus faible, le talon 
d'Achille de l'Etat roumain. Le roi Carol avait bien saisi 



a ) Notes sur la vie du roi Charles de Roumanie, etc., IV, p. 169. 



— 88 — 

cette situation politique délicate de la Dobroudja, et lors- 
que, le 30 juillet 1880, il rendit visite au prince de Bismarck, 
il lui dit, entre autres, au sujet de la Dobroudja: « S'il 
arrivait un jour à se former une grande Bulgarie, cela 
constituerait un véritable danger pour la Roumanie 1 )». 

En juin 1880, la commission internationale réunie à 
Constantinople pour statuer sur la question d'Arab-Tabia, 
qui domine Silistra, la trancha en faveur de la Roumanie, 
malgré l'opposition russe. Ce fut le premier jalon de la nou- 
velle orientation de la politique roumaine vers l'Allemagne 
et l'Autriche-Hongrie. Après ce succès, le roi Carol, d'après 
l'historien Frédéric Damé, conçut le projet de prendre Si- 
listra «le seul point qui permettra aux Roumains de dé- 
fendre la Dobroudja » 2 ). 

Concernant la politique étrangère de la Roumanie vis- 
à-vis de la Bulgarie, tous les hommes d'Etat roumains adop- 
tèrent pleinement les vues de leur souverain : ne pas per- 
mettre le renforcement de la Bulgarie et garder bien la Do- 
broudja en lui créant, au détriment des Bulgares, une puissante 
frontière stratégique au sud. Parallèlement à cette politique 
extérieure, se développa la politique interne roumaine en 
égard à la population bulgare de la Dobroudja. Le 9 mars 
1880 fut ratifiée la loi sur « l'administration de la Dobrou- 
dja ». Cette loi modifiait toute une série de règlements 
élaborés parle gouvernement avec l'autorisation des Assem- 
blées législatives, le 28-30 septembre 1878. D'après ces 
règlements, tout le pouvoir était confié aux préfets. « Ils 
furent, à proprement parler, de vrais satrapes, ayant sous 
leurs ordres: les administrateurs d'arrondissement (art. 20 
à 21), la police (art. 22), les maires qu'ils nommaient eux- 
mêmes (art. 23) et que seuls ils pouvaient révoquer (art. 27), 

i) Notes, etc., IV, p. 179. 

«) Frédéric Damé: Histoire de la Roumanie contemporaine, Paris, 1900, 
p. 329. 



— 89 — 

bref, la force publique et tous les fonctionnaires administra- 
tifs (art. 14 du règlement du 13 novembre 1878 sur la divi- 
sion et l'organisation administrative de la Dobrogea» 1 ). La 
loi exceptionnelle sur l'administration de la Dobroudja que 
Michaïl Cogalniceanu 2 ), par ironie, dénomme « la consti- 
tution dobroudjaine », ne s'écartait guère beaucoup, par ses 
dispositions coërcitives, des règlements provisoires. La «cons- 
titution dobroudjaine» fut passionément critiquée pen- 
dant neuf séances du Parlement, dont les plus notables re- 
présentants ainsi que ceux du Sénat se prononcèrent contre 
son esprit conservateur et rétrograde. D'après J. N. Ro- 
man «à la Chambre, MM. Pautazi-Ghica, Jon Jonescu 
de la Brad, G. Cantilli, D. J. Ghica, N. Flèva, G. Kitzou, 
Stefan-Perietzeanu-Buzeu et bien d'autres encore; le géné- 
ral G. Manu et Jon Ghica au Sénat condamnèrent sévère- 
ment le projet du gouvernement, trouvant qu'il est anti- 
libéral, qu'il ne tient pas compte des droits primordiaux 
de l'homme et du citoyen, qu'il consacre l'abdication de la 
souveraineté du Parlement au profit de l'Administration, 
qu'il commet une iniquité révoltante envers une population 
que nous devons nous attacher et non pas éloigner de nous, 
enfin que, au point de vue de notre politique d'Etat, le 
projet nous place au-dessous des Serbes et des Bulgares 
qui ont appliqué leurs constitutions aux populations des 
territoires annexés après la guerre de 1877-79. t » 

Tous ces orateurs déclarèrent formellement voter contre 
une loi « qui considère et traite les citoyens dobroudjains 
non comme des citoyens libres, mais comme un troupeau 
d'esclaves 3 ) ». 



*) Georges G. Angelesco, op. cit., p. 118. 

a ) La loi est l'œuvre du premier préfet de Constantza, Remus Opran, 
aidé de Cogalniceanu. 

3 ) D r J. N. Roman: Dobrogea §i drepturile politice aie locutorilor ei 
Constanta, 1905, p. 40. 



— 90 — 

Malgré cette critique serrée, la loi fut acceptée, parce 
qu'elle avait pour but d'amener «l'assimilation complète 
de la Dobroudja à la Roumanie » — ainsi que s'exprimait 
Cogalniceanu dans les motifs du projet de loi — , et de ré- 
soudre la question de propriété pour laquelle une loi spé- 
ciale fut votée le 3 avril 1882. Les Roumains votèrent une 
série de nouvelles lois, modifièrent les anciennes; toutes 
avaient un caractère exceptionnel : elles étaient créées pour 
la Dobroudja. La « constitution dobroudjaine » prévoit les 
droits fondamentaux des citoyens dobroudjains, tels qu'ils 
figurent dans la constitution roumaine. Toutefois on accorde 
en même temps aux préfets des droits tellement exorbitants 
que non seulement les droits publics mais aussi les droits 
civils des Dobroudjains se trouvent à la merci immédiate 
de ces préfets. 

Dans la « constitution dobroudjaine », à l'article 3, 
d'après lequel sont considérés citoyens roumains tous les 
habitants de la Dobroudja qui le 11 avril 1877 étaient ci- 
toyens ottomans, on lit les passages importants suivants: 
« Une loi spéciale déterminera les conditions suivant les- 
quelles ils pourront exercer les droits politiques et acheter 
des immeubles ruraux en Roumanie. Une autre loi statuera 
sur la représentation des habitants dobrodjains au Parle- 
ment (roumain). » 

Ces deux lois devaient, suivant les assurances données 
parle ministre Cogalniceanu, accorder aux Dobroudjains des 
droits constitutionnels deux ou trois ans après. En réalité, 
ils les obtinrent seulement en 1909, après que de pareils droits 
avaient été octroyés aux citoyens de l'Empire ottoman. Le 
règne exceptionnel en Dobroudja avait pour but la rou- 
manisation de cette contrée; dans ce but on votait des lois 
spéciales. Pour ne pas diminuer le nombre des Roumains 
de Dobroudja, on avait décrété qu'aucun Roumain do- 
broudjain ne pourrait acheter des immeubles en Roumanie. 



— 91 — 

Chaque Roumain a le droit, quel que soit le lieu de sa nais- 
sance, de devenir propriétaire de terres en Dobroudja dans 
des conditions très favorables, voire même gratuitement, 
s'il a la qualification prévue par la loi. Parmi les autres 
nationalités, peuvent acquérir des terres en Dobroudja seuls 
les Dobroudjains qui étaient citoyens turcs le 11 avril 1877 
ou bien qui étaient agriculteurs lors de l'entrée en vigueur 
de la loi sur la propriété du 3 avril 1882. 

Dans le but de permettre aux fonctionnaires roumains 
en Dobroudja de gouverner à l'abri des lois exceptionnelles 
qui leur étaient favorables, et afin de justifier les persécu- 
tions contre les Bulgares, on inventa la légende du « péril 
bulgare » (pericolul bulgaresc) x ) contre laquelle pendant 
longtemps devaient lutter beaucoup de Roumains sérieux 
et raisonnables 2 ). 

Les Bulgares étaient les plus aisés; ils possédaient les 
meilleures terres aux environs de Babadagh. La loi sur la 
propriété de 1882 qui ne reconnaissait comme propriétaires 
que ceux parmi les possesseurs de terres qui avaient leur 
titre de possession libellé en leur propre nom, cette loi priva 



*) Georges G. Angelesco, op. cit., p. 182. 

2 ) «Le fameux péril bulgare n'existe que dans l'imagination de certains 
intéressés à faire croire cela aux Roumains; ce n'est somme toute 
qu'une insurrection de mauvais goût, que d'ailleurs les hommes poltiques 
sérieux du pays n'ont jamais prise en considération ». ( J. N. Roman, op. cit., 
p. 66-67). Un autre bon connaisseur de la Dobroudja, repousse comme suit 
les accusations contre les Bulgares dobroudjains: «Pas de clubs politiques, 
pas de comités secrets, pas de collectes d'argent, pas de correspondance avec 
les journaux politiques étrangers, aucune menée ouverte ou clandestine 
pour ébranler l'ordre public ou pour entretenir ici ou ailleurs des agitations ; 
pas même des cartes bulgares, où la Dobrogea soit incorporée graphiquement 
à la Bulgarie, ne seront plus suspendues aux murs des écoles bulgares, pour 
le simple motif que ce genre d'écoles, soit primaires, soit secondaires, n'exis- 
tent plus dans tout le département de Toullcha. » (Luca Jonescu, District de 
Toultcha, rapport présenté au Conseil départemental. Bucarest, 1904, p. 362 
[en roumain].) 



— 92 — 

beaucoup de Bulgares de leurs biens, parce que, d'après la loi 
turque on pouvait revendre les biens en remettant à l'ache- 
teur l'ancien titre de possession ; en outre, pendant la guerre 
beaucoup de documents furent égarés. Le mal était encore 
que le droit de propriété s'établissait non par les tribunaux 
mais par l'administration, qui était excessivement corrom- 
pue. La note suivante de G. Angelesco est intéressante: 
« Dans le département de Constantza, faute de Bulgares assez 
riches, que les agents administratifs auraient eu soin de 
pressurer et qui auraient volontiers payé afin de ne pas 
être chicanés, on s'est rabattu sur les Transylvains, c'est- 
à-dire sur le plus admirable élément national et colonisa- 
teur de la province x ) ». 

Le « péril bulgare » en Dobroudja consistait en ceci que, 
malgré les fausses statistiques roumaines, le nombre des Bul- 
gares dans cette contrée était encore marquant; les Bulgares 
purent facilement, unis aux Russes et aux Dobroudjains 
d'autres races, créer un bloc de majorité en Dobroudja. 
Cela ressort des mots d 'Angelesco : « Après vingt ans de do- 
mination roumaine, nous constatons avec stupéfaction que 
les Slaves — grâce à la négligence de l'Administration et 
à la surveillance inefficace des bouches du Danube — sont 
très nombreux, surtout dans le district de Toultcha, où il 
y a 29,633 Bulgares, 3753 Gagoutzii, 15,282 Russes et 13,734 
Lipovans, ce qui représente 62,407 habitants d'origine 
slave contre 51,422 Roumains 2 ). Malgré que les Bulgares 



*) Georges G. Angelesco, op. cit., p. 183. 

a ) Ibid, p. 42. En vain Angelesco accuse l'administration de l'augmen- 
tation des Slaves en Dobroudja. Il n'y eut guère de nouvelles arrivées de 
Bulgares, Russes et Gagaouzes en Dobroudja; au contraire, beaucoup de Bul- 
gares et de Russes en émigrèrent. Apparemment l'augmentation du nombre 
des Slaves de Dobroudja en 1904 provient de la fausse affirmation, qu'en 
1850 il n'y avait là que 20,000 Slaves, d'après les statistiques de Jon Jonesco 
(Excursion agricole dans la plaine de la Dobroudja. Constantinople, 1851.) 



— 93 — 

dobroudjains avaient perdu une partie de leurs biens parle 
fait de la loi de 1882, ils possédaient dans le département de 
Toultcha plus de terres que les Roumains; la terre chez 
eux était mieux répartie que chez ceux-ci. Le tableau 
suivant emprunté au livre d'Angelesco illustre cette idée. 



DISTRICT DE TOULTCHA 



La propriété immobilière rurale est ainsi répartie: 




De 

1-10 

hectares 


De 

10—25 

hectares 


De 

25-50 

hectares 


De 
50—100 
hectares 


Au delà 
de 100 
hectares 


TOTAL 

hectares 


Roumains 51,422 
Bulgares 29,633 


42,000 
47,737 


15,856 
8,350 


3,031 
10,591 


545 
2,574 


1,696 
1,197 


63,128 
70,449 



Afin d'avoir une notion plus exacte de la puissance éco- 
nomique des Bulgares dobroudjains du district de Toultcha, 
en 1904, année à laquelle se rapporte le tableau ci-dessus, il 
nous faut ajouter qu'ils possèdent non seulement plus de 
terre mais les terres les plus fertiles de la partie basse de la 
Dobroudja septentrionale, situées à l'est, ainsi que dans les 
vallées; d'autre part, ce sont précisément les Bulgares avec 



Angelesco pouvait facilement se convaincre que Bulgares et Russes de Do- 
broudja n'ont pas augmenté par contrainte extérieure, s'il avait comparé 
leur accroissement annuel calculé par M. D. Jonescu (Dobrogia etc., p. 907). 
Selon M. D. Jonescu, en 20 ans, 1880-1900, la moyenne annuelle de cet ac- 
croissement des Bulgares dans le département de Toultcha était de 1,22 %, 
alors qu'en Bulgarie l'accroissement naturel chez les Bulgares atteint 2 %. 
La moyenne annuelle de l'accroissement chez les Lipovans est également 
inférieur à l'accroissement naturel, 1,58%; seuls les Russes (les Cosaques) 
donnent un pourcentage supérieur — 3,13 %; mais pour cela dans le dé- 
partement de Constantza seulement 0,28 %, alors que les Roumains pour 
la même période ont la moyenne annuelle de l'accroissement de toute la 
Dobroudja 7 %, dans le département de Toultcha 3,89 %, dans celui de 
Constantza 10,13 %. 



— 94 — 

les Allemands qui sont les meilleurs agriculteurs de cette 
contrée 1 ). 

Les Bulgares sont encore d'excellents commerçants, 
d'habiles artisans que nous rencontrons en grand nombre 
dans les villes et qui manquent rarement dans les grands 
villages; la grande industrie, dans une large mesure, est 
également entre les mains des Bulgares. Ces derniers sont 
éveillés, entreprenants, aiment l'instruction, et si les Rou- 
mains les avaient laissé se développer librement au point 
de vue culturel et national, ils auraient fondé les meilleures 
écoles, salles de lecture et autres établissements culturels. 
Or, la plus anodine de leurs manifestations culturelles ou 
autres excitait les Roumains, les rendait méfiants à leur 
égard, provoquait des persécutions et des exactions. 

Angelesco, publiant le tableau ci-dessus sur la propriété 
immobilière de Roumains et Bulgares dans le district de 
Toultcha, exprime sa sympathie envers ces derniers, « la 
plupart cultivateurs honnêtes, économes, probes, bons chré- 
tiens et dont la moralité ne laisse rien à désirer, » mais re- 
grette que le manque de clairvoyance de l'administration 
roumaine ait permis aux Bulgares de devenir propriétaires 
d'une si grande étendue de terres. 

Le juriste G. N. Georghiu Bârla, dans une de ses études 
politico-sociales sur la Dobroudja, encourage et justifie les 
sauveurs de la Roumanie du danger bulgare comme suit: 
«La Dobroudja septentrionale subissait V influence de la 
population bulgare. Les Bulgares se considéraient comme 
étant dans leur propre Etat ; ils commençaient à se permettre 
tout et à se croire maîtres de la situation. Ainsi, les listes 
électorales, les conseils communaux et départementaux ne 

*) J. J. Nacian: La Dobroudja économique et sociale, Paris, 1886, p. 54; 
Grigor Danescu: Dictionarul géographie, statistic ci istoric al judetului, 
Tulcea, 1896, p. 521; Eugène Pittard: La Roumanie (Valachie-Moldavie- 
Dobroudja), Paris, 1917, p. 227—229. 



— 95 — 

comprennent que des Bulgares. Les fonctionnaires étaient 
tous des Bulgares. Les écoles bulgares étaient fréquentées 
par un grand nombre d'élèves et même par des enfants de 
parents roumains. Des comités irrédentistes travaillaient 
ouvertement à la slavisation de la Dobroudja 1 ). » 

Le régime exceptionnel en Dobroudja contribua beau- 
coup à sauver ses habitants roumains de l'influence bulgare, 
parce que, quand je visitai cette contrée, l'année de l'ap- 
parition du livre de Georghiu Bârla, 1898, il n'y avait, dès 
1896, dans aucun village un maire bulgare en Dobroudja 
roumaine, alors qu'il y avait des dizaines de villages bul- 
gares où l'on ne comptait aucun Roumain établi. Et 
quand il se trouvait dans quelques villages des maires 
bulgares, leur indépendance était paralysée par des scribes 
(notaires), qui étaient nommés, comme les maires, par 
le pouvoir administratif et constituaient généralement le 
plus grand danger de la contrée. En 1898, il y avait seule- 
ment à Toultcha des écoles bulgares, primaire et secondaire, 
de 4 classes de garçons et de filles; à Constantza — primaire 
et de 3 classes ; à Babadagh — seulement primaire. Les meil- 
leures écoles bulgares se trouvaient à Toultcha; son école 
de filles de 4 classes était à cette époque la plus haute école 
pour filles en Dobroudja. Les Roumains, même après 20 
ans de pouvoir en Dobroudja, n'avaient pas de gymnase 
pour garçons; ce n'est qu'en 1898 que s'ouvrit la 6 e classe 
auprès du lycée roumain de Toultcha. Etaient inscrits dans 
les écoles bulgares de Toultcha : en 1897, 722 enfants, 550 
dans les écoles primaires et 172 dans les classes. Plus de 
100 enfants devaient dans l'année aller dans les écoles 
roumaines pour compléter leurs classes. Bientôt après, 
les écoles bulgares de Toultcha et Babadagh furent fermées : 



l ) G. N. Georghiu Bârla: Dobrogea 1898, p. 29, cf. Mémoire des re- 
présentants de la Dobroudja, 1918, p. 19. 



— 96 — 

il ne restait plus que celle de Constantza. En 1898, les Bul- 
gares allaient à la messe slave à Constantza et à Toultcha, 
et pas longtemps après à Constantza seulement. Les Bul- 
gares de Dobroudja qui sous le joug turc avaient glorieuse- 
ment combattu pour pouvoir entendre la parole divine dans 
leur langue maternelle et non pas en grec, ainsi que pour 
avoir leur clergé, étaient maintenant obligés d'assister aux 
services divins faits en langue étrangère, le roumain, par 
des prêtres roumains mal disposés à leur égard. 

Lorsque je voyageais en Dobroudja, où à chaque pas 
l'administration me suscitait des difficultés 1 ), j'ai en- 
tendu bien des plaintes de la population que j'ai atténuées 
dans mon récit 2 ), étant partisan convaincu d'un rapproche- 
ment bulgaro-roumain. Afin de ne pas être accusé de par- 
tialité, je donnerai ici des extraits des livres d'étrangers 
et surtout de Roumains. 

Le D r Schwartz qui est allé rendre visite aux colons 
allemands de Dobroudja en 1883, écrit entre autres ceci: 
« Les fonctionnaires qu'on envoie de Bucarest pour admi- 
nistrer la nouvelle province, n'ont pas généralement la ca- 
pacité voulue, souvent même la bonne volonté de travailler 
pour le pays. Pour la plupart, ils ont un passé suspect; sou- 
vent aussi, il y en a qui ont subi plusieurs années d'empri- 
sonnement pour fraude et autres délits analogues. Ils sont 
nommés par leurs amis politiques arrivés au pouvoir et qui 
savent, qu'avec la chute du gouvernement, ils tomberont 

*) Le Ministre bulgare des Affaires étrangères avait demandé, par l'en- 
tremise de la Légation roumaine de Sofia, une autorisation de libre parcours 
pour voyage d'études en Dobroudja: je n'ai jamais reçu cette autorisation. 
Malgré cela, je me rendis directement à Toultcha et requis une autorisation 
de voyage du préfet Nenitzescu, qui me le permit, à condition d'informer la 
police de mon itinéraire — précaution inutile puisque la police secrète 
me suivait. 

8 ) La Dobroudja roumaine, dans «Bâlgarski Pregled» — «Revue bul- 
gare », année V (1898), fascic. III, 69-92, fascic. IV, 71-99. 



- 97 — 

aussi, s'efforcent, par conséquent, de remplir au plus vite 
leurs poches. Ce sont des pachas, plus méchants que les 
Turcs qui, eux au moins, volent une fois et laissent la popu- 
lation se ressaisir, tandis que ces fonctionnaires ruinent 
le peuple, grâce aux changements constants 1 )». Lorsque 
15 ans après le D r Schwartz, je me trouvais en Dobroudja, 
j'ai entendu les mêmes plaintes. Le meilleur tableau de 
l'administration roumaine en Dobroudja nous a été donné 
par les Roumains eux-mêmes tels que : M. V. Cogalniceanu, 
fils du ministre M. Cogalniceanu, qui mit les bases du régime 
exceptionnel en Dobroudja, Ivan N. Roman, Luca Jonesco, 
K. Pariano, S. Angelesco et autres. Nous extrayons de 
l'œuvre intéressante à plusieurs points de vue de V. Co- 
galniceanu — Dobrogea 1879-1909 — le passage suivant 
qui caractérise le mieux l'administration en Dobroudja: 
m La Dobroudja devint une colonie où l'on exilait les fonc- 
tionnaires prévaricateurs que l'on laissait voler librement 
la population indigène. Personne ne s'intéressait à ses 
besoins économiques, nationaux et sociaux. L'administra- 
tion devint une des pires. Les mesures politiques intro- 
duites dans la loi sur l'organisation de la Dobroudja se trans- 
formèrent en mesures administratives, en une source d'op- 
pression, d'abus et d'illégalités sans nombre. Le préfet 
était tout-puissant. Il nommait les maires parmi les étran- 
gers venus d'au delà du Danube, il opprimait la presse, il 
modifiait et corrigeait les listes électorales et les collèges 
électoraux, il chassait les avocats dont une loi spéciale sur 
l'organisation abandonnait le sort entre leurs mains, il en- 
voyait ses favoris dans les villages où ils étaient la terreur 
de la population 2 ) ». Même Angelesco qui est très mo- 



*) D r Schwartz: Vom deutschen Exil im Skythenland, zweite Ausgabe, 
1888, p. 38. 

2 ) Vasil M. Cogalniceanu: Dobrogea 1877-1909. Drepturille politice 
fare libertati, Bucaresti 1910, p. 128. 

7 



— 98 — 

déré et qui adoucit certaines injustices, dès qu'il s'agit de 
la roumanisation de la Dobroudja, s'exprime ainsi sur l'ad- 
ministration dobroudjaine: «De la sorte l'administration 
fut accaparée par des gens sans vergogne qui dans l'im- 
puissance de commettre des abus en Roumanie — où ils 
étaient tombés en discrédit — se ruèrent sur la Dobroudja 
comme des oiseaux de proie et là-bas où tout contrôle man- 
quait, réussirent à se créer une situation .... x ) ». 

Les Roumains qui désirent justifier le droit de la Rou- 
manie sur la Dobroudja, appuient sur ce qu'a fait leur Etat 
pour le relèvement culturel et économique de cette contrée. 
Toutefois, si nous examinons tout ce travail, nous verrons 
que la Roumanie s'est souciée surtout à utiliser cette 
terre de passage vers la mer, d'en retirer le plus possible de 
revenus pour l'Etat et d'en faire la base de ses visées im- 
périalistes dans les Balkans. Pour la population même de 
la Dobroudja, la Roumanie a fait peu de chose, et si on y re- 
marque un certain progrès, on le doit à la population même. 
La Roumanie a construit un pont grandiose sur le Danube, 
près de Tcherna-Voda, pour relier étroitement la Dobroudja 
avec la Roumanie; elle créa également un port moderne à 
Constantza pour serv'r de l'en entre la Roumanie et les 
pays lointains d'outre-mer, mais fit relativement peu en ce 
qui concerne les voies à l'intérieur. Tous les rapports des 
préfets départementaux de la Dobroudja insistent sur le 
manque de pareilles voies dans le pays même. Avant que les 
Bulgares n'aient relié leur Dobroudja avec le réseau ferré 
de leur pays, les Roumains ne construisirent pas même 5 km. 
de nouveaux chemins de fer dans la Dobroudja du Nord, 
malgré les rappels des rapports annuels des préfets et l'o- 
pinion de nombreux auteurs de travaux sur la Dobroudja 2 ); 

1 ) G. Angelesco, op. cit., p. 119. 

2 ) Entre autres, M. D. Jonescu: Dobrogia, p. 682, J. N. Roman, op. cit., 
p. 89 et suiv. C. D. Pariano, Dobrogea, etc., p. 79, et autres. 



— 99 — 

pour eux la ligne Tcherna-Voda-Constantza suffisait. Toul- 
tcha n'était pas rattachée à cette ligne. La Roumanie fit énor- 
mément pour la pêche dans les nombreux lacs des côtes 
dobroudj aines et du delta, mais uniquement dans^un but 
fiscal (30 % du produit). En ce qui concerne l'agriculture, 
très peu de chose fut entrepris, sans compter le cadastre et 
l'avantage que constitue la grande propriété danspa partie 
sud de la Dobroudj a. L'agriculture en Dobroudj a du Nord 
demeura plus primitive que celle de la Dobroudj a méri- 
dionale ou de la Dobroudj a bulgare; l'élevage tomba tout 
à fait sous l'administration roumaine. Quant à l'instruction 
de la population, on ne fit que relativement peu ; voici quel- 
ques chiffres sur les résultats obtenus dans le même laps 
de temps en Dobroudja roumaine et en Dobroudja bulgare: 
En Dobroudja roumaine, pour 10,000 habitants, on comp- 
tait, avant 1913, 8,1 écoles avec 679 élèves; en Dobroudja 
bulgare (département de Varna et Rousse) — 14,8 écoles 
avec 714 élèves. Dans la première, par 1000 habitants 
on compte: 1501 moutons, 253 chevaux, 433 têtes de bé- 
tail à corne ; dans la seconde — 2880 moutons, 252 chevaux, 
650 têtes de bétail à corne. En 1911, le revenu moyen par 
hectare de terre en Dobroudja roumaine était de: 1127 kg. 
de froment, maïs 1155, orge 975; en Dobroudja bulgare: 
froment 1280, maïs 1375, orge 1102. Jusqu'à la guerre 
balkanique, en Dobroudja roumaine on comptait 6,3 mètres 
de voie ferrée par kilomètre carré; en Dobroudja bulgare, 
17,9 — la chaussée dans la première 61,4 mètres, dans 
la seconde 64,3 par kilomètre carré 1 ). 

Tous les auteurs roumains qui ont critiqué l'administra- 
tion roumaine en Dobroudja ont reproché au gouvernement 
roumain de couvrir une partie des déficits de VEtat avec 



l ) D. Michaïkoff: L'importance économique de la Dobroudja — La 
Dobroudja, p. 313-314. 



— 100 - 

les revenus de la Dobroudja, alors qu'on dépensait très peu 
pour l'entretien de cette dernière 1 ). La Dobroudja n'avait 
pas son propre budget. 

La mauvaise administration de la Dobroudja et l'atti- 
tude marâtre de la Roumanie vis-à-vis de la province an- 
nexée, provoquèrent de la résistance même chez les Rou- 
mains de Dobroudja, plus tard appuyés par les autres na- 
tionalités, notamment les Bulgares. La lutte pour les droits 
de la Dobroudja fut entreprise par V. Cogalniceanu, devenu 
citoyen dobroudjain, par une interpellation au Parlement, 
en sa qualité de député de Roman, le 29 janvier (a. st.) 
1899. Il dépeint sous les couleurs les plus noires la mauvaise 
administration de la contrée, basée sur la loi exceptionnelle 
de 1880 et demande, dans l'intérêt même de la Roumanie 
et de l'assimilation des Dobroudjains, d'accorder des droits 
parlementaires à la Dobroudja. C'est alors que commença 
la lutte systématique des Dobroudjains pour la conquête 
des libertés solennellement promises vingt ans avant. Dans 
les journaux, brochures, même dans les assemblées, on 
s'agitait dans ce but. Une grande part du mérite dans le 
résultat partiel obtenu en regard à la lutte décennale pour 
la liberté revient aux socialistes, dans les rangs desquels on 
comptait beaucoup de jeunes bulgares. Enfin, en 1909, 
lorsque le gouvernement roumain fut convaincu que presque 
la moitié de la population de Dobroudja était roumaine ou 
roumanisée, il décida de présenter à la Chambre une « loi 
sur V octroi de droits politiques à la Dobroudja ». Toutefois, 
la nouvelle loi ne modifiait pas fondamentalement l'an- 
cienne situation; elle ne supprima pas le régime d'excep- 
tion et la dictature administrative créés par la loi d'orga- 
nisation de 1880. «On accorda des droits politique aux 
habitants de la Dobroudja sans créer les conditions qui 



l ) G. Angelesco, op. cit., p. 128; V. Cogalniceanu: Dobrogea, p. 107. 



- 101 — 

pouvaient leur permettre d'en user librement. On créa un 
régime de droits politiques sans liberté politique, un régime 
qui plaça l'exercice des droits politiques sous la tutelle des 
préfets qui, en vertu de la loi d'organisation non abrogée, 
avaient conservé le droit de constituer et de dissoudre les 
conseils communaux et départementaux comme bon leur 
semblait, de modifier les listes et les circonscriptions élec- 
torales au gré de leurs intérêts, de nommer et de destituer 
les maires et les conseillers, de violer la liberté de la parole, 
de la presse et des réunions, bref, d'étouffer la volonté des 
électeurs 1 ). 



l ) Vasile M. Cogâlniceanu : Dobrogea, 1877-1909, p. 255. cf.: Mémoire 
des représentants de la Dobroudja, p. 16. 



VI. 

La Dobroudja dans les dernières six années 

Les Roumains qui se considèrent comme les héritiers 
des Romains, ont soif d'histoire célèbre. L'élite roumaine 
cherche en vain des actes glorieux dans l'histoire de son 
peuple qui s'organisa politiquement au XIV e s. et qui consi- 
dère les exploits des Romains et des rois bulgares de la 
dynastie d'Assen comme roumains. Les autres peuples 
ayant des souverains avec la particule « Grand », les Rou- 
mains affublèrent ce titre au voïvode Mircea, pendant le 
règne duquel la Roumanie perdit son indépendance poli- 
tique. Les Roumains exagérèrent à tel point l'aide par 
eux prêtée aux Russes à Pleven, qu'il n'y a pas de Roumain 
qui ne croit que ce sont eux qui ont sauvé la Russie de la 
défaite en 1877-78. Les Roumains attendaient avec im- 
patience l'occasion favorable de montrer leurs hautes qua- 
lités guerrières. Mais la puissance des deux voisins — 
Russie et Autriche — où vivaient des millions de Roumains 
et dont la délivrance pouvait fournir le prétexte d'une 
guerre libératrice, incitèrent les Roumains à des conquêtes 
plus faciles ailleurs, au sud notamment, en Bulgarie. 

Relativement à son unification nationale la Bulgarie se 
trouvait dans une situation plus favorable que la Rou- 
manie. La masse principale bulgare en dehors des frontières 
de l'Etat bulgare se trouvait en Turquie, dont la décomposi- 
tion et le démembrement n'était un secret pour personne. 
Les Roumains prévoyaient que la Bulgarie allait s'agrandir 
aux dépens de la Turquie; cela les irritait et les inquiétait. 
Ils ne désiraient pas le renforcement de l'Etat qui comp- 



— 103 — 

tait la Dobroudja dans sa succession paternelle, comme 
s'exprimait le journal Românul. 

Dès que les Bulgares de Macédonie commencèrent à 
s'organiser systématiquement pour la lutte contre la Tur- 
quie, les Roumains suivaient jalousement l'œuvre des ré- 
volutionnaires macédoniens, et lorsque, en 1900, des mem- 
bres de l'organisation macédonienne tuèrent à Bucarest le 
Roumain Mihaïleanu, l'excitation était si grande en Rou- 
manie, qu'on put avec grande peine éviter un conflit armé 
entre elle et la Bulgarie. Et lorsque éclata, en 1903, la 
grande révolution des Bulgares en Macédoine, l'homme 
d'Etat roumain Take Jonesco avait écrit dans la revue 
anglaise « Monthly Review», ce qui suit: «La Roumanie est 
directement intéressée dans toutes les modifications terri- 
toriales au sud du Danube. Ceux qui dirigeaient les affaires 
roumaines en 1878 ont commis une faute impardonnable, 
en n'écoutant pas la Russie dans la question de Bessarabie, 
ce qui nous aurait permis d'avoir une frontière réelle, la 
ligne Rousse- Varna. C'est sous l'empire de la contrainte 
seulement que nous pouvons permettre sans compensations 
les changements territoriaux dans les Balkans, qui augmen- 
tent les autres Etats dans des proportions marquantes J ) ». 
Les idées de Take Jonesco étaient celles de beaucoup d'au- 
tres hommes d'Etat roumains. Ainsi l'ancien ministre rou- 
main P. 0. Carp, précise encore : « Quel que soit l'Etat de 
la Péninsule balkanique, surtout si cest la Bulgarie qui 
cherchera à violer le status-quo de la Péninsule dans le sens 
d'un agrandissement territorial, la Roumanie mobilisera 
toute son armée et interviendra énergiquement, au cas où 
cette violation se ferait sans son consentement et sans son 
concours 2 ) ». Ces idées étaient tellement popularisées en 

*) Cf. N. A. Mavrodieff : Dobroudja, Sofia 1918, p. 93. 
) D r G. Kalinkoff : La Roumanie et sa politique à l'égard de la Bul- 
garie (en 1911-1912 et en 1913), Sofia, 1917, p. 68-69 (en bulgare). 



— 104 - 

Roumanie par les journaux et les revues qu'elles devinrent 
parole d'évangile. Nous trouvons leur rédaction définitive 
dans la presse officieuse libérale : « Nous ne pouvons per- 
mettre à la Bulgarie de s'agrandir aux dépens de la Turquie; 
c'est pour nous une question d'existence nationale, comme 
Etat; nous ne pouvons permettre que, après avoir eu, d'un 
côté, la Russie, d'avoir un autre Etat slave, plus puissant 
et plus grand que la Roumanie. Dès que la Bulgarie aura 
fait bouger un seul de ses soldats pour envahir le territoire 
turc, nous ne pourrons rester indifférents et devrons mon- 
trer à ceux de Sofia nos dents et nos griffes *) ». 

Pour mieux expliquer le rôle de la Roumanie comme 
régulateur de l'équilibre balkanique, les écrivains roumains 
— ceux-là même qui avaient un nom dans la littérature — 
rivalisaient entre eux; c'était à qui indiquera un plus grand 
nombre de Roumains dans la Péninsule, surtout en Macé- 
doine, où vivent environ 60-70,000 Roumains; des écrivains 
roumains notoires eurent l'audace d'ajouter encore un zéro 
à ce chiffre! 

En automne 1912 commença la guerre balkanique qui 
avait pour but de délivrer les chrétiens balkaniques du joug 
turc, éventuellement aussi l'unification de la Bulgarie, 
Serbie, Grèce et du Monténégro. La Roumanie qui n'est 
pas un Etat balkanique ne prit aucune part à cette guerre, 
mais resta fidèle à son principe politique — ne pas per- 
mettre à la Bulgarie de s'agrandir sans recevoir elle aussi 
des compensations. Le 27 octobre 1912, à peine la guerre 
commencée, alors qu'on ignorait encore ce que la Bulgarie 
allait recevoir lors de la paix définitive, le ministre Maïo- 
resco déclara à l'envoyé russe Chebeko et à l'austro-hongrois 
Prince de Fùrstenberg « que la rectification de notre fron- 
tière du sud de la Dobrogea doit comprendre une ligne 



l ) Cf. D' G. Kalinkoff, op. cit., p. 86-87. 



- 105 — 

allant de Turtacaïa à la mer de ce côté de Varna x ) ». Pen- 
dant la guerre balkanique et même après, la Roumanie fut 
l'enfant gâté de la diplomatie européenne. Toutes les 
Grandes Puissances ou, pour mieux dire, les deux groupe- 
ments européens des Puissances, qui commençaient déjà à 
mieux se dessiner, cherchaient à se l'attirer de leur côté. 
Malgré cela, à la Conférence de Pétersbourg des représen- 
tants des Grandes Puissances on décida, le 8 mai 1913, de 
céder à la Roumanie seulement la ville de Silistra avec un 
territoire de trois kilomètres en dehors de la périphérie de 
la ville 2 ). Les Roumains ne furent pas satisfaits de cette 
décision de la conférence 3 ) ; les Bulgares le furent moins 
encore. Il n'est pas, en effet, nécessaire d'être un grand 
psychologue pour comprendre combien la demande de 
compensation des Roumains était humiliante pour les Bul- 
gares, au moment précisément où ces derniers étaient encore 
tout fiers de leurs exploits guerriers récents en Thrace et 
en Macédoine. Il était donc difficile à chaque Bulgare de 
consentir, au bénéfice de l'étranger, l'aliénation de terres 
bulgares, dont les fils se trouvaient encore dans les rangs de 
la glorieuse armée devant Tchataldja; le gouvernement bul- 
gare put à peine trouver des hommes qui consentirent à se 
rendre à Silistra, aux fins de négocier avec les envoyés 
roumains la rectification de la frontière dobroudjaine, 
après l'acceptation, par les deux parties, du protocole de 
Pétersbourg. 

En mai 1913, les relations entre la Bulgarie et ses 'alliés 
étaient passablement tendues. La rupture de l'alliance 
serbo-bulgare apparaissait assez probable, et le gouverne- 



1 ) Livre vert roumain contenant les documents diplomatiques relatifs 
à l'action de la Roumanie depuis le 20 septembre 1912 jusqu'au 1 er août 1913, 
Bucarest, 1913, p. 7. 

2 ) Livre orange russe, Spt. 1913, p. 152-154. 

3 ) D* Kalinkoff, op. cit., p. 196-197. 



— 106 — 

ment austro-hongrois, qui avait un grand intérêt à voir s'ef- 
fectuer cette rupture et la Serbie affaiblie, — qui depuis 
longtemps était devenue une voisine importune — entre- 
prit d'amener un accord entre la Roumanie et la Bulgarie. 
Le gouvernement roumain et son roi étaient désireux d'ap- 
puyer la Bulgarie par tous les moyens, si toutefois cette 
dernière leur faisait des concessions plus grandes encore que 
celles à elle (la Roumanie) consenties par le protocole de 
Pétersbourg du 8 mai. Le peuple roumain, notamment son 
élite chauviniste qui entretenait dans les journaux et revues 
l'idée de compensations, devenait par son mécontentement 
manifeste, dangereux pour le gouvernement et la dynastie. 
Dans une conversation entre le ministre plénipotentiaire 
bulgare Kalinkoff avec le ministre Maïoresco, le 10-23 mai, 
ce dernier lui déclara carrément : « Dites-moi amicalement, 
donnerez vous ce que promit M. Daneff à Londres et à So- 
fia; dans ce cas, demandez tout ce dont vous avez besoin 1 )». 
Le gouvernement bulgare qui menait une politique russo- 
phile pouvait difficilement se décider à entrer en alliance 
avec la Roumanie, alliée de la Triple- Alliance ; cependant, 
sous la pression de l'opinion publique et de l'opposition en 

*) D r G. Kalinkoff, op. cit., p. 203: Sous les « promesses faites à Londres 
par M. Daneff», on doit probablement entendre le protocole du 16/29 I 
1913, signé par Michu et S. Daneff, d'après lequel, du côté bulgare, on con- 
sentait à la rectification de frontière suivante: 

I. La Bulgarie est prête à démolir les fortifications autour de Silistra. 
En échange, la Roumanie, qui conserve le droit de fortifier la frontière sud 
de la Dobroudja, se trouvera dans la situation désirée d'absolue sécurité; 

II. La Bulgarie consent à rectifier sa frontière en cédant à la Roumanie 
les deux triangles au milieu de la frontière qui pénètrent en Dobroudja rou- 
maine, ainsi qu'un triangle qui a comme base, sur les rives de la mer Noire, 
une ligne longue de 5-6 kilomètres, en commençant par la frontière actuelle. 
Cette cession permettra à la Roumanie de mieux utiliser son port près de 
Mangalia, ce qui augmentera beaucoup sa sûreté. Il est entendu que les 
engagements sus-indiqués n'auront de valeur qu'après la fixation définitive 
de la nouvelle frontière sud de la Bulgarie (D r G. Kalinkoff, op. cit., p. 169.) 



— 107 — 

Bulgarie, il n'osait pas faire les concessions territoriales 
qu'exigeait la Roumanie. La Serbie et la Grèce, qui pré- 
paraient la guerre contre la Bulgarie, cherchaient l'appui 
de la Roumanie x ). Cette dernière, qui n'attendait que cela, 
déclara aux cabinets européens, le 23 mai-5 juin 1913, qu'au 
cas où la situation dans les Balkans empirait et menaçait 
l'équilibre politique, elle se réservait une complète liberté 
d'action 2 ). Déjà à la mi-juin, l'excitation était grande en 
Roumanie: le 11-24 juin, le D r Kalinkoff télégraphia ce qui 
suit: «La disposition dans les cercles gouvernementaux et 
oppositionnels ainsi que chez les militaires est manifeste- 
ment hostile à la Bulgarie et en faveur de mesures militaires 
décisives 3 ) ». 

La Russie et la France, qui désiraient vivement le main- 
tien de l'alliance balkanique comme barrière contre l'in- 
filtration allemande à l'est et comme support espéré au cas 
de guerre avec les Puissances centrales, s'efforçaient d'éviter 
cette guerre. D'autre part, croyant que la guerre entre la 
Bulgarie et ses alliés devenait inévitable à raison de l'obs- 
tination serbe et grecque de garder même par la force les 
contrées occupées de la Macédoine 4 ), elles prirent toutes 
leurs mesures pour que la Grèce et la Serbie ne fussent pas 
vaincues, ces deux pays pouvant, à la rigueur, remplir, du 
moins en partie, le rôle assigné à l'alliance. En réalité et 
en regard aux soucis de la France et de la Russie que 
nous venons d'exposer, on peut expliquer le fait qu'elles ont 
conseillé à la Roumanie de mobiliser avant le commence- 
ment de la guerre interalliée 5 ). Ni le roi de Roumanie ni 



») D r G. Kalinkoff, op. cit., p. 181, 208 et autres. 
a ) Livre vert roumain, p. 103. 

3 ) D r G. Kalinkoff, op. cit., p. 215. 

4 ) Livre blanc grec (Les pourparlers diplomatiques 1913-1917), Paris, 
1918, p. 5-25. 

5 ) D r G. Kalinkoff, op. cit., p. 216. 



— 108 — 

son gouvernement ne cachaient plus leur dessein d'occuper 
la région Toutrakan-Baltchik, en cas de guerre dans les 
Balkans x ). L'alliance des Puissances centrales, l'Autriche- 
Hongrie surtout, voulait gagner la Bulgarie à sa cause, 
mais en même temps ne voulait pas exercer une forte 
pression sur son alliée, la Roumanie, de peur de la jeter 
dans les bras du bloc adverse, qui depuis longtemps lui 
étaient largement ouverts; c'est ainsi qu'on s'explique la 
grande liberté d'action de la Roumanie. 

La guerre interalliée commença le 16-29 juin, et le roi 
de Roumanie proclama ostensiblement la mobilisation — ce 
qui se faisait déjà avant clandestinement — le 20 juin-3 juil- 
let. Les armées bulgares étant occupées sur les fronts grec 
et serbe, les Roumains commencèrent à envoyer séparément 
en Bulgarie des détachements, avant même la fin de la mo- 
bilisation générale (déjà le 27-30 juin), sans rencontrer de 
résistance bulgare. Les Roumains atteinrent vite les dé- 
filés de la Stara-Planina, les dépassèrent et débouchèrent 
vers Sofia et sur la Maritza. Lorsque le gouvernement bul- 
gare s'adressa à la Russie pour arrêter l'invasion des armées 
roumaines qui menaçaient les communications arrière de 
l'armée bulgare, la Roumanie posa orgueilleusement les con- 
ditions suivantes: 1. déclaration immédiate et garantie de 
la part de la Bulgarie à la Russie, de cession de la ligne 
Toutrakan-Baltchik; 2. cessation des opérations militaires 
entre alliés et conclusion des préliminaires de paix et de 
paix définitive, et; 3. concours de la Roumanie dans la so- 
lution de la crise balkanique 2 ). Cette réponse du gouverne- 
ment roumain témoigne des vrais motifs de l'intervention 
roumaine dans la guerre. Elle voulait de la sorte assurer ses 
revendications territoriales, ne pas permettre à la Bulgarie 
de vaincre la Serbie et la Grèce et devenir ainsi l'arbitre 

») D' G. Kalinkoff, op. cit., p. 216. 
*) Ibid, p. 229. 



- 109 — 

des litiges politiques dans les Balkans. Les Turcs, qui 
avaient signé le traité de paix de Londres avec les alliés 
balkaniques (30 mai 1913), voyant que les alliés de la Bul- 
garie lui faisaient la guerre pour lui arracher ses acquisitions, 
pénétrèrent, eux aussi, jusqu'à Andrinople et menacèrent 
les anciennes frontières de l'Etat bulgare. 

Le ministre-président de Bulgarie, M. Daneff, implore dés- 
espérément M. Sazonoff d'agir auprès du gouvernement rou- 
main; celui-ci lui répond qu'il est impossible d'arrêter la 
guerre avant que la ligne Toutrakan-Baltchik ait été pro- 
mise à la Roumanie. M. Daneff, qui était le plus grand russo- 
phile de Bulgarie, déclara, après ce refus, que sa politique 
a fait faillite, qu'il présente la démission du cabinet, et 
qu'il remet les destinées de l'Etat entre les mains du sou- 
verain. C'est alors que vint au pouvoir le gouvernement de 
Radoslavoff, qui se décide à liquider le conflit avec la Rou- 
manie et arrête la guerre interalliée. Le roi des Bulgares 
adresse, le 3-16 juillet, un télégramme au roi de Roumanie, 
dans lequel il déclare qu'il veut cesser la guerre interalliée, 
restaurer la tradionnelle amitié entre la Roumanie et la 
Bulgarie, et le prie d'arrêter l'invasion de ses armées et 
d'indiquer moyennant quelles conditions pourraient être ré- 
tablies les relations amicales entre les deux peuples: rou- 
main et bulgare 1 ). Le 8-21 juillet, le gouvernement rou- 
main communiqua officiellement qu'il avait donné l'ordre 
d'arrêter l'invasion de son armée qui avait déjà atteint les 
environs de Sofia. 

Encerclée de tous les côtés par: Serbes, Grecs, Monté- 
négrins, Turcs et Roumains, la Bulgarie fut obligée de ca- 
pituler et de signer l'infâme traité de Bucarest, où elle fut 
crucifiée par ses ennemis, qu'une haine et une jalousie com- 
munes avait ligué contre elle. 



l ) D r Kalinkoff, op. cit., p. 231. 



— 110 — 



Comme prix de son intervention pacificatrice, la Rou- 
manie s'assura d'abord la Dobroudja du Sud, avec un 
territoire de 7609 kilomètres carrés et une population de 
289,131 habitants, suivant le recensement de 1910, dont 
6359 seulement sont Roumains ! Ensuite, elle consentit à ce 
que la Serbie et la Grèce prissent des morceaux importants 
de terres bulgares; la Turquie, imitant l'exemple des voi- 
sins chrétiens de la Bulgarie, réoccupa, en dépit du traité 
de Londres, les terres de l'ancienne frontière bulgare et la 
Maritza, et au delà de ce fleuve créa avec l'aide des Grecs 
la province autonome de Gumuldjina. 

La Bulgarie fut délaissée de tous. Epuisée par deux 
guerres, pillée par ses voisins au nom de l'équilibre balka- 
nique *) elle avait perdu toute valeur auprès des Grandes 
Puissances qui, dans leur souci de trouver des alliés pour 
la future guerre générale, soutinrent les vainqueurs. 

La Roumanie réussit enfin à réaliser ce qu'elle avait 
depuis longtemps prémédité. Par son intervention, elle em- 
pêcha la Bulgarie d'unifier les Bulgares de Macédoine, et 
étendit son territoire balkanique en prenant les villes de 
Silistra, Toutrakan, Dobritch, Baltchik et Kavarna avec 
leurs environs. Par sa frontière de la mer Noire elle domina 



l ) D'après le traité de Bucarest, les Etats balkaniques s'agrandirent 



ainsi : 



ÉTATS 


ÉTENDUE 


HABITANTS 


Augmentation 


avant 
la guerre 


après 
la guerre 


avant 
la guerre 


après 
la guerre 


par étendue 

% 


p. habitants 
% 


Grèce . . . 


64,657 


120,000 


2,631,952 


4,700,000 


86 


78 


Bulgarie . . 


96,345 


114,000 


4,337,513 


4,686,000 


18 


8 


Serbie . . . 


48,303 


87,000 


2,959,207 


4,000,000 


80 


34 


Monténégro . 


9.080 


14,000 


285,000 


335,000 


54 


18 



— 111 — 

Varna, et le long du Danube, alla loin à l'ouest de Toutra- 
kan, qui devait constituer la plus puissante tête de pont 
pour la Dobroudja ainsi que pour toute la Roumanie. Les 
Roumains, avides d'exploits guerriers purent satisfaire leurs 
ambitions en menant une guerre sans rencontrer d'adver- 
saires avec lesquels ils auraient pu mesurer leurs forces *). 
Ceci ne les empêcha de glorifier et d'encenser de toutes 
façons leur expédition militaire dans les Balkans. La mé- 
daille commémoratrice frappée à cet égard, porte sur un de 
ses côtés: «Des Carpathes par le Danube jusqu'au Balkan», 
et sur l'autre: « en souvenir du glorieux effort de 19131 » 

Le chauvinisme, inhérent aux intellectuels roumains, 
se renforça après les succès politiques de 1913. Lors de la 
négociation des conditions de paix à Bucarest et de la rec- 
tification de la frontière, les délégués bulgares déclarèrent 
avec raison qu'il n'était pas nécessaire d'avancer cette fron- 
tière très au sud si on veut qu'elle soit stratégique. Les 
délégués roumains répondirent qu'ils connaissaient les véri- 
tables frontières stratégiques de la Dobroudja, en laissant 
entendre ainsi qu'ils pensaient à Roussé-Choumen- Varna. 
Mais le roi ne partagea pas cette opinion. Le grand nationa- 
liste roumain, le professeur N. Jorga, dans son ouvrage sur 
la question du Danube, imprimé en 1913, arrive à la con- 
clusion que la Roumanie se trouve ces temps en face d'une 
situation comportant pour elle, à l'égard du Danube, la 
possession exclusive de ses deux rives 2 ). L'idée de devenir 
possesseurs du bas Danube hante tellement les Roumains, 
que l'économiste Baicoinu, ami intime et conseiller du mi- 
nistre-président Bratiano, s'efforce de démontrer, dans un 
grand travail sur le Danube, paru en 1916, que la Commis- 

*) L'armée bulgare avait reçu l'ordre de ne pas tirer contre les soldats 
roumains. 

8 ) N. Jorga: Ghestiunea Dunârei, 1913, p. 259. Cf. D r Penakoff op. 
cit., p. 65. 



— 112 — 

sion européenne du Danube a déjà vécu et que ses fonc- 
tions devraient être déférées à la Roumanie 1 ). Déjà en 
1897, G. Missail flattait l' amour-propre roumain avec l'idée 
que la Roumanie pouvait par un travail approprié trans- 
former la mer Noire en lac roumain 2 ). 

Le détachement de la Dobroudja du Sud de la Bulgarie 
fut un coup cruel pour cette dernière, qui se privait d'une 
riche contrée pour le relèvement culturel de laquelle elle 
avait beaucoup travaillé. Les villes principales de la Bul- 
garie danubienne de l'est, comme Rousse, Choumen et 
Varna, se privaient ainsi de leur marché — ce qui était par- 
ticulièrement sensible en ce qui concerne Varna, à qui on 
enlevait Dobritch et Baltchik, la frontière passant dix kilo- 
mètres environ loin d'elle. La Bulgarie, à qui on enlevait 
de sa propre chair la Dobroudja du Sud, resta moralement 
écrasée, parce que, tandis qu'elle prodiguait tous ses efforts 
pour délivrer ses co-nationaux d'un joug étranger, elle fut 
obligée de laisser sous l'esclavage roumain des Bulgares qui 
avaient déjà vécu 36 ans de vie politique libre et indépen- 
dante et partagé pendant ce temps joies et peines avec leurs 
frères libres. 

Les Grandes Puissances européennes préoccupées de la 
future guerre générale, dont on ne cachait plus la prépara- 
tion, rivalisèrent entre elles pour s'attirer la Roumanie de 
leur côté et, au lieu de la blâmer pour son concours dans le 
nouveau morcellement du peuple bulgare et pour sa poli- 
tique de rapine, la louèrent, au contraire, comme pacifica- 
trice et pour s'être montrée modérée dans ses prétentions. 
Le livre vert roumain contient beaucoup de documents de 
ce caractère. Cette émulation était si grande, qu'en 1914, 
l'empereur Nicolas II lui-même avec sa famille et une 

>) C. J. Baicoinu: Dunârea, 1916, p. 179 et suiv. 
■) G. Missail : Marea Negrâ (lac Moldovenesc), dans le n° 5 de la « Re- 
vista literara», Bucaresti, 1897. 



— 113 — 

grande suite fit visite au roi Carol à Constantza, rendit 
à nouveau hommage au roi de Roumanie pour ses dé- 
marches pacificatrices, garantie d'un « équilibre durable » 
en Europe du sud-est. 

« La Bulgarie est absolument abandonnée à elle-même, 
sans avoir de secours à attendre d'aucun côté » — c'est 
ainsi que s'exprime le document n° 260 du livre vert rou- 
main. C'était là la pure vérité. Mais les Bulgares trou- 
vèrent en eux-mêmes assez de forces pour supporter avec 
noblesse les malheurs qui les accablaient. Ils comprirent qu'ils 
avaient été la victime, pas tant de leurs propres fautes, mais 
du désir violent de leurs voisins de créer dans les Balkans, un 
état politique au détriment du peuple et de l'Etat bulgare. 
La Bulgarie avala la pillule amère et trouva de la consola- 
tion dans la pensée que, s'il y aune justice sur terre, elle lui 
sera aussi favorable un jour, lorsqu'on aura reconnu ses 
légitimes revendications. 

La Roumanie conquit en 1913 une contrée bulgare dans 
laquelle le bulgarisme présentait une force non seulement 
au point de vue numérique mais aussi au point de vue 
culturel et économique. Si l'on examine une carte ethno- 
graphique d'avant la guerre russo-turque, on se rendra 
compte que la partie conquise par les Roumains est bariolée 
de couleurs turques et tatares; la répartition ethnogra- 
phique actuelle est toute différente. Malgré que la Bul- 
garie n'a jamais eu de politique colonisatrice et qu'elle n'a 
jamais rien fait pour faciliter les émigrants bulgares, d'ha- 
biles et entreprenants Bulgares de Bulgarie, Dobroudja 
du Nord, Macédoine, Thrace et autres contrées bulgares, 
s'établissaient sur les terres abandonnées par les Mahomé- 
tans et renforçaient ainsi l'ancienne population bulgare de 
ces parages. Les villes dobroudj aines furent fortement bul- 
garisées: en 1910, Silistra comptait 11,646 habitants dont 
6314 Bulgares, 3820 Turcs, 405 Arméniens, 320 Juifs, 250 

8 



— 114 — 

Roumains, 225 Tziganes, 169 Tatares et autres; Dobritch 
comptait 17,146 âmes, dont 9064 Bulgares, 3232 Turcs, 
2797 Tatares, 1105 Tziganes, 445 Arméniens, 229 Juifs, 
145 Grecs et seulement 24 Roumains; Toutrakan avec 
10,490 habitants, dont 4056 Roumains, 3466 Bulgares, 
2485 Turcs, 364 Tziganes et autres. Plus que la moitié des 
Roumains de la Dobroudja du Sud vivent à Toutrakan, où 
ils s'occupent de pêche; le Gouvernement roumain entre- 
tenait dans cette ville une école roumaine. Après Toutra- 
kan, le deuxième centre où il y a plus de Roumains est Aïde- 
mir, avec 2321 âmes, dont 1711 Bulgares et 578 Roumains; 
Baltchik avec 6616 habitants, dont 3297 Bulgares, 1842 
Turcs, 628 Tatares, 298 Tziganes, 145 Grecs, 126 Armé- 
niens, après viennent, classés numériquement: les Kurdes, 
Gagaouzes, Juifs, Anglais, Allemands et, en dernier lieu, 
11 Roumains; Kavarna avec 4102 habitants, dont 2345 Bul- 
gares, 1079 Gagaouzes, 288 Tziganes, 221 Turcs, 115 Grecs, 
suivent, par ordre numérique : les Tatares, Arméniens, Juifs 
et 3 Roumains. Le petit nombre de Roumains en Dobroudja 
du Sud n'empêcha pas les chauvinistes roumains de la 
présenter dans les textes et les cartes comme une contrée 
ethnographiquement roumaine. 

Malgré que les écoles importantes de la Dobroudja bul- 
gare se trouvaient dans les villes départementales en dehors 
de ses frontières (Rousse, Choumen et Varna ont chacune 
deux gymnases: de garçons et de filles; Rousse a encore 
une école supérieure pédagogique en deux ans, une école 
de charpenterie et dans les environs une école d'agriculture; 
Varna a une école de commerce), chaque ville de cette con- 
trée avait une école en classes bien organisée; à Silistra il 
y avait encore une école pédagogique et une d'agriculture; 
à Dobritch également une école d'agriculture. Dans toute 
la Dobroudja du Nord il n'y avait qu'àToultcha etCons- 
tantza des écoles moyennes roumaines bien arrangées et 



— 115 — 

une école professionnelle de métiers à Toultcha avec 38 
élèves; dans laDobroudja du Sud, en revanche, chaque vil- 
lage bulgare avait son école et son église; les plus grands 
villages avaient même des progymnases. Au point de vue 
culturel les Bulgares de laDobroudja du Sud étaient haut 
placés et, lorsque les Roumains la conquirent en vertu du 
traité de Bucarest, ils appliquèrent de suite leurs méthodes 
déjà expérimentées de roumanisation : les belles écoles ur- 
baines furent transformées en casernes. La lutte contre les 
écoles et les églises bulgares commença, et les Roumains 
qui, lors des négociations avec les Bulgares avant la guerre 
interalliée, avaient obtenu la promesse d'autonomie scolaire 
et ecclésiastique pour les Roumains de Macédoine — on 
considérait alors cette contrée bulgare devant revenir à la 
Bulgarie aux termes du traité serbo-bulgare de 1912 1 ) — , 
oublièrent ce qui est l'essentiel pour un peuple et entre- 
prirent la roumanisation de la contrée nouvellement an- 
nexée (la Dobroudja). Cette action roumaine affligea 
beaucoup non seulement les Bulgares de Dobroudja mais 
aussi leurs compatriotes du royaume de Bulgarie. Chaque 
prêtre bulgare, réfugié ou chassé, chaque professeur ou 
artisan populaire plus éveillé, communiquait des choses terri- 
fiantes relatives au régime roumain dans cette malheu- 
reuse contrée. Cela excitait les Bulgares du royaume et la 
colère contre les Roumains augmentait d'autant. On fonda 
en Bulgarie une société dobroudjaine qui n'avait pas de 



x ) Voici le texte de cette promesse : «Le soussigné, délégué delaRoumanie 
(N. Michu), prend acte de la déclaration, d'après laquelle la Bulgarie consent 
à accorder l'autonomie aux écoles et églises des Roumains de Macédoine, qui 
se trouveront dans les futures possessions bulgares, pour autant que ces 
écoles seront fréquentées par des enfants roumains, et d'autoriser la création 
d'un évêché pour les mêmes Roumains avec la possibilité pour le gouverne- 
ment roumain de subventionner ces institutions culturelles sous la haute 
serveillance du gouvernement bulgare. » Cf. D T G. Kalinkoff, op. cit., p. 167. 



— 116 — 

but politique, comme s'efforcèrent de le prouver les Rou- 
mains, mais le souci d'appui matériel aux réfugiés, en même 
temps qu'elle intervenait auprès de l'opinion publique bul- 
gare et étrangère en faveur des Dobroudjains persécutés. 

Après avoir pris la Dobroudja du Sud, les Roumains 
conçurent l'idée — l'appétit vient en mangeant — d'é- 
tendre encore plus leurs possessions balkaniques. Leurs 
hommes en vue commencèrent à affirmer que la contrée 
nouvellement annexée n'aura pas de valeur sans la voie 
ferrée Rousse- Varna, et qu'elle ne sera pas suffisamment 
défendue sans Choumen. La ligue culturelle de Bucarest, 
qui était le porteur du mouvement nationaliste accentué en 
Roumanie et qui désirait devenir le foyer de science et de 
vie politique en Europe sud-est, s'empara de cette question 
et en fit une propagande acharnée dans les journaux, revues 
et meetings. On publia des livres en langue étrangère où 
Ton assignait comme frontières naturelles au peuple rou- 
main: les fleuves Theiss et Dniester, la mer Noire et les 
Balkans 1 ). 

La guerre mondiale surprit la Bulgarie dans une situa- 
tion politique très difficile. L'humiliant traité de Bucarest 
et la violence exercée sur la Bulgarie par l'arrachement vio- 
lent de terres bulgares avaient mal disposé les Bulgares 
envers les Roumains, Serbes et Grecs. Les relations entre 
la Bulgarie et la Turquie n'étaient guère meilleures à rai- 
son du chemin de fer de la Maritza. Les Bulgares, à des 
degrés différents, étaient mécontents également des Gran- 
des Puissances, qui avaient permis qu'on lésât profondé- 
ment le peuple bulgare, dont la faute était de désirer ardem- 
ment son unification. Lorsque la guerre mondiale s'inten- 



*) C. J. Movrodi: La Roumanie contemporaine, Paris, 1915, p. 3. Ces 
derniers temps, Alexandre de Stourdza, dans Album roumain (1918), écrit: 
« En réalité la terre roumaine s'étend depuis la Tissa (Theiss) jusqu'au Nisom 
(Dniester) et au delà du Danube jusqu'au Balkan (p. 4). 



— 117 — 

sifia et que chaque groupe belligérant chercha des alliés, 
apparut V importance de la Bulgarie, non seulement à raison 
de sa situation géographique mais aussi à raison de sa puis- 
sance militaire. L'Entente et l'Alliance des Centraux cher- 
chaient à gagner la Bulgarie à leur cause, de même les voi- 
sins dont la liberté d'action dépendait de l'attitude de la 
Bulgarie. Les hommes d'Etat de l'Entente ainsi que la 
presse de leurs pays qui en 1913 n'avaient pas assez de 
termes élogieux pour encenser les décisions de la paix de 
Bucarest 1 ), reconnurent l'injustice qu'on avait commis 
alors vis-à-vis de la Bulgarie. Tous croyaient unanimement 
que pour que la Bulgarie intervienne dans la guerre aux 
côtés de l'Entente, il fallait reviser le traité de Bucarest 
Le député français Longuet exprima le mieux cette con- 
ception en France, en déclarant au Parlement: « Il ne s'agit 
pas de distribution arbitraire, mais de l'application du prin- 
cipe des nationalités et de la restitution à la Bulgarie de quel- 
ques Alsace-Lorraine, enlevées à leur patrie commune contre 
la volonté des Bulgares ». Serbes, Grecs et Roumains re- 
connurent la même chose. Le publiciste roumain Foru 
écrit: « Tôt ou tard et en vertu du principe des nationalités, 
nous devrons restituer à la Bulgarie le quadrilatère que 
nous leur avons pris, en restant honnêtes avec les Bulgares 
et faisons pour eux, ce que nous désirerions qu'ils fissent 
pour nous. » Même Take Jonesco, un des auteurs du traité 
de Bucarest, écrivait en son temps: « Il est juste et indis- 



*) Bien des connaisseurs des affaires balkaniques s'exprimèrent, après 
la conclusion du traité de Bucarest, qu'il ne résoud pas le problème balkanique: 
Gabriel Hanotaux de l'Académie française, ancien Ministre des Affaires étran- 
gères, déclara que : « Le traité de Bucarest ne conclut rien. » Léon Lamouchc 
de l'Armée française blâme ainsi ce traité: a Les délimitations établies par 
le traité de Bucarest ne se justifient par aucune considération morale. » 
Cf. D* Albert Caleb: Anniversaire du traité de Bucarest, publié par «l'Orient», 
Paris, 1914. 



- 118 - 

pensable de reviser le traité de Bucarest. Il n'est pas im- 
possible à la Roumanie, désireuse d'effacer les traces amères 
du passé, d'être plus conciliante avec la Bulgarie, et de lui 
rendre une partie du territoire que cette dernière lui céda 
en Dobroudja. » Dans le journal serbe « Radnitchin No- 
vine » de 1915, il était écrit: « Le traité de Bucarest signifie 
une catastrophe nationale bulgare. Si la Serbie attend des 
sympathies bulgares, qu'elle déchire le traité de Bucarest, 
qui lui valut l'antipathie de la Bulgarie 1 ). Vénizélos écri- 
vit par deux fois, le 11 et le 17 janvier 1915, qu'il 
consent à céder Cavalla à la Bulgarie pour avoir liberté 
d'action 2 ). 

Le 16-29 mai 1915 les représentants de l'Entente à Sofia 
déclarèrent au gouvernement bulgare que pour eux il 
n'existe pas de traité de Bucarest. Malgré cela, ils ne ré- 
ussirent pas à convaincre les gouvernements de Serbie, 
Grèce et Roumanie de restituer à la Bulgarie ce qui lui 
avait été injustement enlevé à Bucarest, gagner ainsi à l'En- 
tente les sympathies de la Bulgarie et acquérir liberté d'ac- 
tion pour la Grèce et pour la Roumanie. 

Un jour, quand on publiera les documents relatifs aux 
pourparlers des~ Grandes Puissances et des Etats balka- 
niques avec la Bulgarie, lorsqu'on connaîtra les rapports 
des ministres plénipotentiaires bulgares et les conversations 
des conseils de la couronne à Sofia, beaucoup de points, 
aujourd'hui obscurs, s'éclairciront 3 ). 

*) Le livre de Chr. Silianoff: «Le litige serbo-bulgare et la Russie» Sofia, 
1915 (en bulgare), contient des extraits de discours et d'articles de jour- 
naux qui témoignent de l'injustice du traité de Bucarest. Les extraits ici 
transcrits sont pris dans cet ouvrage. 

2 ) André Duboscq: «L'Orient méditerranéen, Paris, 1917, p. 88-90. Cf. 
J. Ivanoff: Les Bulgares, p. 199-200. 

3 ) Pour plus de détails, nous renvoyons nos lectures à l'ouvrage 
récemment paru: La Bulgarie. Exposé des événements politiques au 
cours des guerres des Balkans. 1918. 



— 119 — 

En automne de 1915, le 14 octobre, la Bulgarie entra 
en lice aux côtés des Centraux; les soldats bulgares se bat- 
tirent vaillamment et avec abnégation, non pour accomplir 
la tâche de ses alliés, qui lui étaient étrangers, mais pour 
délivrer leurs frères restés sous le joug étranger. 

Une année à peine après l'intervention de la Bulgarie, 
ce fut le tour de la Roumanie aux côtés de l'Entente (27 août 
1916). En dehors des terres que l'Entente avait promis à 
la Roumanie pour son intervention dans la guerre à ses 
côtés 1 ), la Roumanie s'était assurée — suivant les décou- 
vertes de l'ancien officieux russe « Den » — des terres bul- 
gares, telles que les villes de Rousse, Choumen et Varna. 
Cette contrée bulgare où il n'y a aucun Roumain et qui 
est la partie la plus importante de la Bulgarie danubienne, 
son seul accès vers la mer Noire, devait revenir aux Rou- 
mains, d'après le traité, alors même qu'il ne l'auraient pas 
conquise par les armes. 

Après le traité de Bucarest de 1913, les Bulgares détes- 
taient les Roumains qu'ils considéraient comme les princi- 
paux auteurs de leurs malheurs. Les Bulgares menèrent 
des guerres acharnées contre les Turcs, Serbes et Grecs et 
avaient pris l'habitude de respecter leur héroïsme, avaient 
même réussi à se guérir de leur orgueil ; mais pour les Rou- 
mains qui avaient pénétré en 1913 en Bulgarie sans coup 
férir, l'opinion était indiguée: les Bulgares ne respectaient 
nullement leurs qualités guerrières. Cette opinion dominait 
d'autant plus les esprits bulgares, que ce furent précisément 
les Roumains qui empêchèrent l'unification nationale bul- 
gare et provoquèrent leur humiliation à Bucarest. C'est 
pour cela que la guerre contre les Roumains était la plus 
populaire en Bulgarie. Cette haine explique aussi le grand 
élan avec lequel les Bulgares se lancèrent contre le fort de 



l ) Par la convention du 17 août 1916. 



— 120 — 

Toutrakan et sa prise facile malgré sa forte garnison. Dans 
une série de combats contre un ennemi beaucoup plus puis- 
sant, composé de Roumains, Russes et Serbes, les Bulgares, 
aidés de faibles détachements allemands et turcs, purent 
en très peu de temps purger la Dobroudja d'ennemis et dé- 
livrer cette contrée de l'esclavage roumain. 

La population de la Dobroudja accueillit à bras ouverts 
les libérateurs. En des moments critiques, lorsque l'issue de 
la bataille était incertaine, les habitants de la localité autour 
de laquelle on se battait accouraient dans les rangs des sol- 
dats bulgares pour aider à la rude besogne. Les cheveux 
de ces paysans se hérissaient à la pensée du retour possible 
des Roumains. Ils sont émouvants les récits qui relatent 
la part prise par les Bulgares de Dobritch et de ses en- 
virons dans la lutte inégale autour de cette ville entre une 
poignée de soldats bulgares et quelques divisions de Russes, 
de Roumains et de Serbes. Femmes, enfants et vieillards 
couraient avec une touchante émulation porter de l'eau 
pour refroidir les tubes surchauffés des mitrailleuses et pour 
accumuler des munitions sur la ligne du feu même. 

En se préparant à la guerre interalliée, les Roumains 
avaient peur non seulement des Bulgares du royaume, mais 
aussi de ceux qui étaient en Dobroudja, surtout de ceux qui 
avaient servi dans l'armée bulgare. C'est pourquoi lorsque 
la Bulgarie intervint dans la guerre, la Roumanie consentit 
à laisser passer la frontière à tous les Bulgares réservistes de 
la Dobroudja du Sud qui voulaient rejoindre leurs régiments. 
Lorsque commença la guerre entre la Bulgarie et la Rou- 
manie, beaucoup de paisibles Bulgares de Dobroudja 
furent massacrés; une grande quantité de notables bul- 
gares, turcs, tatares, arméniens et autres furent déportés. 
Et quand les Roumains reculaient sous la pression des Bul- 
gares, des documents officiels qu'on a pu saisir témoignent 
que même avant le commencement de la guerre, les listes 



— 121 — 

des personnes qui devaient être déportées étaient prêtes 1 ). 
L'âge ni le sexe ne leur faisait rien. De petits employés 
roumains ont entassé des richesses immenses avec l'argent 
qu'ils extorquaient aux habitants riches pour les laisser 
tranquilles. Ce qui ne sauvait pas d'ailleurs de l'exil les 
citoyens rançonnés; car, après un premier détrousseur, il 
en venait un autre, puis un troisième qui tous demandaient 
toujours de l'argent tant et si bien qu'à la fin, les habitants 
dévalisés, ne pouvant plus donner, étaient toujours em- 
menés par la force sur l'autre rive du Danube. 

La population bulgare de la Dobroudja après sa déli- 
vrance a rouvert les portes de ses églises et de ses écoles 
et a repris avec la même ardeur que jadis la direction de 
la vie sociale, religieuse et scolaire du pays avec la foi abso- 
lue que la domination étrangère a pris fin à jamais. 

Les Bulgares dobroudjains s'organisèrent de nouveau 
avec cette constance et cet attachement à l'idée du relève- 
ment culturel national qui caractérisèrent les années 1860 à 
1878. La ville de Toultcha étant continuellement bombardée 
depuis les rives opposées et par les monitors des bouches 
du Danube, le centre de l'organisation dobroudjaine de- 
vint Babadagh, où l'on installa une imprimerie bulgare et 
où l'on commença à faire paraître le journal «Dobroudja», 
comme organe du Conseil national central dobroudjain. 

En décembre 1917 se réunit à Babadagh, sur l'initiative 
de ce conseil, le congrès des représentants des villes et vil- 
lages de la Dobroudja 2 ), qui prit, le 17 décembre, la ré- 
solution suivante: 



*) Dragomir Patchoff et D. V. Katzeff : Les atrocités roumaines. 
Sofia, 1918. 

■) A ce congrès prenaient part 274 délégués, représentant 124 villes et 
villages. Parmi ces délégués on comptait beaucoup de Mahométans et de 
Russes. Dans le Mémoire des représentants de la Dobroudja sont publiés 
les noms des délégués des villes et villages. 



— 122 — 

« Le congrès des représentants de tous les villages de la 
Dobroudja, après avoir échangé des vues sur le sort de 
la Dobroudja dans le passé, le présent et l'avenir et 
considérant : 

1. Que toute la Dobroudja jusqu'aux bouches du Da- 
nube, par sa situation géographique, par son histoire et par 
sa population, constitue une partie intégrante de la patrie 
bulgare; que depuis la fondation de l'Etat bulgare, en 679, 
sanctionnée par un traité écrit entre le prince bulgare Aspa- 
rukh et l'empereur de Byzance Constantin IV Pogonat, 
jusqu'en 1878, cette province balkanique, aux jours de ser- 
vitude de même qu'aux jours de liberté, partagea invaria- 
blement le sort politique de la Bulgarie; 

2. Que les Turcs, conquérants des Balkans, enlevèrent 
la Dobroudja vers le XIV e s. au dernier souverain bulgare, 
le prince Ivanko, fils de Dobrotitch, qui donna son nom à 
la province; 

3. Qu'au cours de la domination cinq fois séculaire des 
Turcs, la Dobroudja fut colonisée par des Musulmans et 
autres nationalités, mais qu'en dépit de tout, elle ne perdit 
pas son caractère bulgare; 

4. Qu'après les guerres russo-turques de la seconde 
moitié du XIX e s. qui désolèrent, dévastèrent et dépeu- 
plèrent la Dobroudja, la masse compacte bulgare, refoulée 
vers les Balkans, réintégra ses foyers détruits et, reprenant 
son travail réparateur avec une énergie décuplée, trans- 
forma les déserts en créant partout l'aisance et la 
richesse ; 

5. Que dès les premiers jours de la renaissance bulgare, 
commencée au début du siècle passé, les Bulgares de la 
Dobroudja en possession d'églises, d'écoles et d'associations 
culturelles et économiques, participaient le plus activement 
aux luttes pour l'indépendance spirituelle et politique du 
peuple bulgare et grâce à leur supériorité à tous points 



— 123 — 

de vue, étaient passés au rang de facteur dirigeant de la 
vie sociale, culturelle et économique de la province; 

6. Que le caractère bulgare de la Dobroudja était re- 
connu par le firman impérial ordonnant l'institution de 
l'Exarchat bulgare, rendu le 28 février (12 mars) 1870 et 
par la conférence des Ambassadeurs de Constantinople de 
1876; 

7. Que le Congrès de Berlin de 1878 donnait la Do- 
broudja à la Roumanie non pas parce que cette dernière 
pouvait invoquer des droits sur cette province, mais parce 
qu'il croyait y trouver aussi une garantie pour la liberté 
de la navigation sur le Bas-Danube et qu'il voulait élever 
une barrière aux aspirations conquérantes de la Russie tza- 
rienne dans le Proche Orient; 

8. Que la Roumanie n'a pas rempli les obligations que 
les Grandes Puissances lui avaient imposées en 1878 : qu'elle 
a déserté son poste de « sentinelle du Danube » pour 
s'offrir en conductrice des velléités impérialistes delà Russie 
dans les Balkans, causant par cela la dévastation et l'ané- 
antissement de la Dobroudja et vouant à une misère inouïe 
et à des souffrances sans nombre des milliers de familles 
dobroudj aines; 

9. Qu'en 1878 les Roumains reconnaissaient eux-mêmes 
que la Dobroudja ne leur appartenait ni géographiquement, 
ni ethnographiquement, ni historiquement et que pour cette 
raison ils ne voulaient pas l'accepter, à preuve les résolu- 
tions unanimes du Sénat et de la Chambre roumains votées 
le 26 janvier 1878, le mémoire du gouvernement roumain, 
remis le 24 février (9 mars) de la même année aux Grandes 
Puissances protectrices des principautés danubiennes, les 
déclarations du plénipotentiaire de Roumanie Michel Co- 
galniceanu faites dans la séance du Congrès de Berlin du 
1 er juillet et consignées dans le protocole n° 10, ainsi que toute 
une série de déclarations roumaines officielles et officieuses ; 



— 124 — 

10. Qu'au cours de leur domination de 38 ans dans la 
Dobroudja, les Roumains ne tinrent pas les promesses que 
le défunt roi Carol avait solennellement faites à la popula- 
tion dobroudjaine dans son manifeste du 14-26 novembre 
1878 et soumirent la population à un régime intolérable, 
qui non seulement était la négation des droits de l'homme 
les plus élémentaires, mais supprimait aussi l'égalité civile 
dont la population jouissait sous la domination ottomane; 
que les Roumains privèrent la population indigène de la 
plus grande partie de sa propriété foncière pour la répartir 
entre des colons roumains appelés de la rive opposée du 
Danube et installés dans la Dobroudja; qu'ils attentèrent 
à la liberté religieuse des Bulgares « schismatiques », les for- 
çant à renoncer à leur église nationale autonome et à re- 
connaître la juridiction de l'église d'Etat roumaine; 

11. Qu'au cours de la guerre actuelle la Roumanie a 
prouvé une fois de plus et jusqu'à l'évidence son attitude 
de marâtre envers les fils de la Dobroudja en em- 
menant en exil et en vouant à la misère plus de 25,000 
femmes, hommes, enfants et vieillards innocents de la 
Dobroudja; 

12. Que la population de la Dobroudja à accueilli avec 
joie les armées bulgares et alliées qui lui apportaient la 
liberté et le droit et vit son sort et son idéal sacré réalisés 
dans leur œuvre sanglante, se réjouissant d'être affranchie 
du joug politique et spirituel que les Roumains faisaient 
peser sur elle; 

13. Que le retour de la domination roumaine sur la Do- 
broudja serait une des injustices pour la suppression des- 
quelles l'humanité verse son sang et qui pourrait devenir 
la cause de nouveaux bouleversements et conflits dont aurait 
à souffrir la population dobroudjaine qui a déjà éprouvé 
toutes les horreurs de la guerre et dont le pays a été dévasté 
au cours des trois derniers siècles; 



— 125 — 

14. Que la population de la Dobroudja, sans distinction 
de religion et de nationalité, jouira sous l'administration 
bulgare de tous les droits et libertés du citoyen bulgare et 
qu'elle sera placée sous l'égide de la Constitution bulgare 
qui lui garantit toutes les conditions d'un développement 
paisible culturel, politique et économique; 

15. Que la Dobroudja appartient maintenant à sa po- 
pulation et conformément au principe garantissant aux 
peuples la liberté de disposer de leurs destinées, elle a le 
droit indiscutable, tant au point de vue juridique que moral, 
de déterminer son sort politique; 

16. Que la Dobroudja ne saurait servir de monnaie d'é- 
change aux aspirations égoïstes et impérialistes des étran- 
gers, car sa population ne peut plus être traitée en troupeau 
de serfs; 

Le Congrès a décidé à l'unanimité: 

1. Il demande l'incorporation immédiate de la Do- 
broudja entière, jusqu'aux bouches du Danube, à la 
Bulgarie ; 

2. Il déclare que la population de la Dobroudja ne tolé- 
rera pas sur la rive droite du Danube le retour de la domi- 
nation roumaine et luttera, même les armes à la main, contre 
tout attentat à ses droits et à sa liberté de la part d'étran- 
gers; 

3. Il fait appel au gouvernement bulgare et au peuple 
bulgare entier d'appuyer et de défendre la cause juste de 
la Dobroudja; 

4. Il prie tous les peuples et tous les représentants des 
Etats appelés à rétablir la paix entre les belligérants de 
prêter l'oreille aux demandes constantes de la population do- 
broudjaine et d'y conformer leurs décisions concernant le 
sort futur du pays; 

5. Il charge le Comité National Central de la Dobrou- 
dja d'élaborer dans le sens de la présente résolution un mé- 



— 126 — 

moire circonstancié pour le remettre aux Gouvernements 
des Etats neutres et belligérants. 

LE BUREAU DU CONGRÈS NATIONAL 
DE LA DOBROUDJA: 

Président: Dr. Y van Oghnianov 

Vice-Présidents: Angel Ludscanov 
Stantcho Marinov 
Sava Dobrev 
Selim Hassan 
Stoian H.Nicolov 

Secrétaires: Vassil Tchobanov 
Pètre Sivcov 
Théodore Rakydiev 
Ivan Vassilev 



Dès que la Russie conclut la paix séparée avec les Cen- 
traux à Brest-Litowsk, la Roumanie, dont la plus grande 
et la plus importante partie était occupée par les armées 
des Puissances Centrales, fut obligée de capituler et de con- 
clure la paix séparée à Bucarest le 7 mai 1918. D'après les 
dispositions du traité de paix, on cédait à la Bulgarie la 
Dobroudja du Sud seulement avec une rectification de fron- 
tière au nord qui avoisinait l'ancienne frontière suddusand- 
jak de Toultcha. La Dobroudja du Nord fut placée sous le 
condominium des quatre Puissances alliées; quand à la 
Bulgarie elle dût, afin d'obtenir toute la Dobroudja, faire 
d'importantes concessions territoriales à la Turquie, 
et à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie de lourdes con- 
cessions économiques. 

La paix de Bucarest de 1918, provoqua une grande dés- 
illusion dans la population dobroudjaine, notamment chez 



— 127 — 

les Bulgares de la Dobroudja du Nord, qui avaient pensé 
qu'ils étaient à jamais délivrés du joug roumain. Ils ne 
pouvaient pas comprendre comment, après les sacrifices du 
peuple bulgare, ils pouvaient à nouveau être la monnaie 
d'échange d'intérêts politiques et économiques étrangers. 
Les discours des membres du Second Congrès National de 
la Dobroudja du 22-23 septembre 1918, témoignent de la 
disposition des Dobroudjains de toutes les nationalités, que 
provoqua chez eux le traité de paix de Bucarest *). La ré- 
solution suivante, prise par les représentants au congrès de 
toutes les nationalités dobroudj aines le 23 septembre 1918, 
présente le tableau sincère des dispositions de toute la 
population dobroudj aine: 

RESOLUTION 

de la Première Assemblée Nationale Régionale de la Dobroudja 

(Second Congrès National de la Dobroudja) 

Adoptée par acclamations dans sa séance du 23 septembre 1918. 

La seconde assemblée des représentants des villes et 
villages de la Dobroudja, dans sa séance du 23 septembre 
1918, après avoir examiné la situation faite à la Dobroudja 
par la paix de Bucarest du 7 mai (a. s.), et après avoir enten- 
du les déclarations des groupes de délégués bulgares, russo- 
lipovans, turco-tatares, allemands et roumains, a pris en 
considération ce qui suit: 

1. La paix de Bucarest a fait dévier la solution juste de 
la question dobroudj aine, en dédaignant les vœux et les 
aspirations politiques de la population dobroudj aine ex- 
primés dans les résolutions du Premier Congrès National 
de la Dobroudja du 17 décembre 1917, et a foulé aux pieds 



*) Protocoles de la Première Assemblée Régionale Nationale Dobrou- 
djaine à Babadagh du 22-23 septembre 1918 (Second Congrès National de 
la Dobroudja, avec cinq annexes, Sofia, 1918). 



— 128 - 

les promesses solennelles, données aux Dobroudjains aussi 
bien de la part du Gouvernement bulgare que de la part 
des facteurs politiques responsables des Puissances Cen- 
trales. 

2. La paix de Bucarest a violé les principes contempo- 
rains du droit des gens, concernant les droits, l'égalité et la 
libre détermination des nationalités, en morcelant la Do- 
broudja et sa population pour satisfaire des calculs et des 
intérêts étrangers, faisant d'elle un objet de rachat et de 
troc en vue de conventions et de spéculations politiques et 
économiques, qui nous font revenir à l'époque du féodalisme 
et de la traite des noirs. Elle a répété l'injustice commise 
envers la population dobroudjaine par l'art. 19 du traité de 
San-Stefano et par l'art. 46 du traité de Berlin. 

3. Le partage de la Dobroudja ne peut être justifié ni 
au point de vue géographique, historique ou ethnique, ni 
au point de vue des intérêts, des vœux et des aspirations 
politiques de la population dobroudjaine. La Dobroudja, 
par la situation géographique, par l'histoire, par la com- 
position ethnique de sa population, par les liens écono- 
miques et culturels et par les aspirations politiques de cette 
dernière, est une province indivisible. La division de cette 
province en Dobroudja du Nord et du Sud est arbitraire et 
ne peut être expliquée que par l'existence des convoitises 
et d'intérêts impérialistes étrangers. 

4. Le condominium imposé à la Dobroudja du Nord par 
la paix de Bucarest, expose la population à de nouveaux 
soucis et épreuves. Il ne sert que de prétexte à de nouvelles 
conventions et spéculations, économiques et politiques, sur 
le sort futur de la population dobroudjaine. 

5. La juste solution de la question dobroudjaine ne ré- 
side ni dans la constitution d'un Etat séparé et autonome 
ni dans le retour du pouvoir roumain. La Dobroudja, 
comme Etat autonome, deviendrait la pomme de discorde 



— 129 — 

entre ses voisins, un lieu où les rivalités des aspirations et 
des influences impérialistes étrangères se livreraient ba- 
taille, et une voie d'accès à de nouvelles invasions et de 
nouveaux conflits sanglants, dont souffriraient les intérêts 
de la population dobroudjaine. 

La Dobroudja, sous la domination roumaine, resterait 
— comme pendant les 38 années écoulées, — le pays du 
pillage, des injustices, de l'arbitraire, de l'esclavage intellec- 
tuel et politique. Les expériences amères du passé ont con- 
vaincu définitivement toutes les nationalités dobroudj aines 
que sous le régime rude de l'oligarchie roumaine, elles ne 
jouiront d'aucune liberté et droits civiques et politiques, 
ni de conditions favorables à un paisible développement 
culturel et économique. Le retour du pouvoir roumain 
serait un malheur pour la Dobroudja. 

6. Les intérêts vitaux de la population dobroudjaine 
exigent une administration libérale, saine et juste, sous la 
protection de laquelle toutes les nationalités dobroudj aines 
pourront se développer en toute sécurité dans la voie de la 
culture et du progrès. De tous les Etats voisins, c'est seule- 
ment la Bulgarie démocratique qui pourrait réaliser l'ad- 
ministration et le régime rêvés par les Dobroudj ains. 

7. La population de la Dobroudja, sans distinction de 
race et de religion, a proclamé réitérément de la façon la 
plus catégorique, son désir de rester pour toujours dans les 
limites de la Bulgarie. Aussi bien lors des élections pour 
le premier comme pour le second Congrès National dobrou- 
dj ain, effectuées sur la base du suffrage universel, la popu- 
lation a donné à ses représentants des instructions caté- 
goriques et des pouvoirs illimités, les autorisant à déclarer au 
monde entier sa volonté et à prendre toutes les mesures néces- 
saires pour quecettevolontésoitréaliséedansleplusbref délai. 

8. Selon le principe de la libre détermination des peuples, 
les habitants de la Dobroudja ont le droit indubitable de 

9 



— 130 — 

déterminer eux-mêmes leur destinée politique et de fixer 
l'appartenance politique de leur patrie. Toute convention 
ou traité, conclu ou imposé au mépris de ces principes, est 
sans valeur légale et sans force obligatoire pour la population. 
Pour toutes ces raisons et conformément à la volonté de 
la population dobroudjaine, le Second Congrès National de 
la Dobroudja a résolu unanimement: 

1. Proteste contre le partage de la Dobroudja et contre 
les spéculations politiques et économiques sur le futur sort 
politique de la population dobroudjaine; 

2. Rejette les stipulations de l'art. 10 du traité de Bu- 
carest établissant le condominium de la Dobroudja du Nord 
et déclare qu'elles sont dépourvues de valeur légale et de 
force obligatoire pour la population dobroudjaine; 

3. Rejette tous les projets tendant à la constitution de 
la Dobroudja en un Etat autonome séparé; 

4. Déclare que la population dobroudjaine s'opposera, 
les armes à la main, à toutes les tentatives de lui imposer 
de nouveau la domination roumaine; 

5. Souligne la résolution du Premier Congrès National 
de la Dobroudja et insiste pour l'annexion immédiate de 
toute la Dobroudja à la Bulgarie; 

6. Proclame ce Second Congrès National de la Dobrou- 
dja comme première Assemblée Nationale régionale de la 
Dobroudja et élit une commission executive de 33 membres 
ayant les pourvoirs illimités de prendre toutes les mesures 
nécessaires pour réaliser, dès la première occasion politique 
favorable qui se présenterait, la volonté des Dobroudjains; 

7. Charge le Conseil National Central de la Dobroudja 
de porter la présente résolution à la connaissance des Gou- 
vernements des Etats neutres et belligérants. 

Babadagh, le 23 septembre 1918. 



— 131 - 

La paix de Bucarest de 1918, qui devait apporter aux 
Bulgares une compensation en égard à celle de 1913, troubla 
Târne du peuple bulgare, surtout de son armée. Les Bul- 
gares, qui ont combattu pour arriver à l'unification de 
leur peuple et pour lui créer des frontières favorables à 
sa défense et à son développement économique, s'aper- 
çurent que leurs alliés, dont ils attendaient un grand appui, 
les traitaient non en vainqueurs, mais en vaincus. La capi- 
tulation de la Bulgarie à Salonique, le 29 septembre 1918, 
qui préluda à la fin de la guerre mondiale, avait son origine 
à Bucarest. 

La Bulgarie qui avait versé le sang de ses enfants et sup- 
porté les plus gros sacrifices matériels afin d'unifier les Bul- 
gares de Mésie, Thrace et Macédoine, vit dans le programme 
de paix de Wilson la plus solide garantie à la réalisation 
de ses tendances politiques nationales séculaires. Ne vou- 
lant plus continuer la guerre sanglante, elle déposa les 
armes, laissant à la Conférence de la Paix le soin de statuer 
sur ses futures frontières. Le peuple bulgare espère que le 
problème balkanique sera résolu sur la base du principe des 
nationalités, tout en tenant compte des besoins économi- 
ques, de la situation géographique et du développement 
historique des peuples balkaniques. 



VII. 

Nombre et répartition des Bulgares 
en Dobroudja 

L'aperçu historique que je viens de donner démontre 
clairement que l'élément bulgare a formé, depuis 
l'année 679 jusqu'à nos jours, la partie principale de 
la population dobroudjaine. Le sort des Bulgares de la 
Dobroudja a toujours été étroitement lié à celui de leurs 
compatriotes de la Bulgarie proprement dite, dont ils 
n'ont cessé, à aucun moment et des siècles durant, de 
partager les joies et les douleurs. Aujourd'hui même ils 
communient dans l'angoisse qui étreint l'âme du peuple 
bulgare entier quant aux décisions à intervenir au Congrès 
de la paix. 

Pour la Dobroudja, comme pour beaucoup d'autres 
régions de l'Europe du sud-est, on ne possède pas de statis- 
tiques exactes en ce qui concerne la population, parti- 
culièrement en ce qui concerne la nationalité de cette 
population, et cela non seulement pour les temps anciens, 
mais aussi pour ce qui est de l'époque la plus récente. 
Une des grandes difficultés pour la fixation du nombre de 
la population de la Dobroudja avant la guerre russo- 
turque (1877 — 1878) provient entre autres du fait que les 
différents auteurs ont donné des limites différentes à 
ce qu'ils appelaient Dobroudja. Non moins difficile est 
une fixation du nombre des habitants basée sur des données 
connues, relatives au nombre des ménages, des couples, 
de la population mâle en général. 

La première statistique plus ou moins détaillée, essayant 
de donner le nombre des Bulgares en Dobroudja par cazas, a 



— 133 — 

paru dans le journal bulgare «Tzarigradski Vestnik»(ll nov. 
1850, n°9) sous le titre : «Bulgarie du nord-est». Selon les don- 
nées de cette statistique, il y avait à cette époque dans la 
Dobroudja 13,892 familles dont 3734 Bulgares, 3454 Turcs, 
2980 Roumains, 2225 Tatares, 747 Lipovans, 1092 Cozaks, 
200 Grecs, 212 Tziganes, 145 Arabes, 59 Allemands, 
126 Arméniens, 150 Israélites. Par cazas, la répartition 
des Bulgares était la suivante : caza de Toultcha : 850 fa- 
milles, cazas d'Isaktcha etdeMatchin: 162; caza de Hâr- 
sovo: 20; caza de Babadagh: 1007; caza de Constantza: 60; 
caza de Mangalia: 18; caza de Baltchik: 682; caza de 
Pazardjik (Dobritch): 932. 

Il faut considérer cette statistique comme approxi- 
mativement exacte. On y a omis de faire mention à 
coup sûr des Bulgares célibataires, en grande partie des 
bergers vivant dans les campagnes, et des commerçants 
établis dans les villes et bourgades. Nous avons de cette 
époque aussi une statistique roumaine *), mais ses données 
s'écartent considérablement de celles de la statistique 
bulgare. Elle ne répondent d'ailleurs ni à la réalité des 
faits ni aux résultats enregistrés dans des statistiques 
ultérieures. 

Le professeur tchèque Erben, qui était un connaisseur 
du monde slave, évalue, dans le Slovnik NauSni, dil drughy, 
Praha 1862, le nombre des habitants de la Dobroudja 
à 20,000 familles ou 160,000 âmes. Les plus nombreux 
seraient d'après lui les Tatares. Au sujet des Roumains il 
écrit: Partout le long du Danube et même à deux ou 
trois lieues vers l'intérieur du pays vivent des Roumains, 
pas très nombreux, parlant l'idiome moldave, tandis que 
sur les bords du lac de Razim il y a des Bulgares au nombre 



*) J. Jonesco: Voyage agricole dans la Dobroudja, Constantinople, 1851, 
p. 160. 



— 134 — 

de 33,000 âmes, de petits propriétaires ruraux, des pêcheurs 
et exploiteurs des marais salins du littoral 1 ). 

La Dobroudja a été parcourue dans tous les sens 
en 1864 par le géologue viennois K. F. Peters, qui 
se distingue par sa perspicacité particulière. En dehors 
de la description géographique et géologique de la Do- 
broudja, il nous a légué quantité de renseignements très 
précieux relatifs à la répartition de la population hétéro- 
clite de cette région. Il dit des Bulgares qu'ils atteignent, 
d'après la statistique du consul d'Autriche-Hongrie 
Viskovitch, le nombre de 25,000 2 ) et se distinguent par 
leur force physique et par leur amour du travail. Les 
Bulgares habitent selon lui: l.dans la région des lagunes 
où se trouvent les villages bulgares de Karaman-Keuy, 
Kavgadji, Tchamourli, Hamamdji, Sary-Gheul, Kassap- 
Keuy et autres jusqu'à Midia; 2. entre Babadagh et les 
hauteurs de Toultcha où se trouvent les villages bulgares 
de Eni-Keuy, Kongas, Trâstenik, Adjilar, Bache-Keuy et 
Tchineli; 3. dans les ravissantes vallées encloses entre les 
contreforts et la crête principale du groupe montagneux 
de Matchin, «ils (les Bulgares) constituent la majeure partie 
de la population de Gretchi et de Tcherna, dans ce dernier 
endroit des 140 maisons existantes 25 seulement étant 
turques, 2 ou 3 moldaves et le reste bulgares»; 4. dans la 
région commençant à l'extrémité sud de Babadagh avec 
les villages deBey-Daoute, Sary-Gheul, Terdschi-Keuy (?) et 
s'étendant assez loin à travers les hauts plateaux; 5. dans 
la région du Kara-Sou et plus au sud les Bulgares forment 
une grande partie de la population des villages, de même 



*) Voir le journal «Dobroudja», I re année, n° 55 dans l'article de 
Kr. Mirski sur la Dobroudja. 

a ) Dans Zeitschrift « Austria », Wien, 1813, 15. Jahrgang, voir les rap- 
ports du consul Viskovitch. Celui-ci estime que les Roumains étaient en 
Dobroudja au nombre de 12,000. 



— 135 — 

que le long du Danube à Seïméni, Tcherna-Voda, Rassova, 
Oltina, Kousgoun, tandis que dans la région du Déli- 
Orman il y a beaucoup plus de villages bulgares que n'en 
donne Lejean x ). 

La population de la Dobroudja s'est accrue rapidement 
par les afflux consécutifs de colons venant de partout. 
Vers 1870 elle dépassait les 250,000. Le sandjak de 
Toultcha à lui seul comptait déjà 200,000 habitants. 
E. G. Ravenstein qui nous a laissé des évaluations scru- 
puleusement établies au sujet des différentes populations 
de la Turquie d'Europe pour l'année 1870, donne pour la 
Dobroudja, qui comprend d'après lui les sandjaks de 
Toultcha et de Varna (The Dobroudja concluds the san- 
djaks of Toultcha and Varna) 8700 milles, 318,000 
habitants. Au point de vue de la nationalité il fait la 
répartition suivante : Turcs etTatares 184,500, Grecs 11,000, 
Bulgares 57,000, Roumains et Tziganes 35,000 2 ). Dans 
le nombre des Roumains et Tziganes, le chiffre de ces 
derniers doit être considérable, car pour l'année 1868 le 
bon connaisseur de la Bulgarie danubienne K. Sax, qui 
a occupé pendant un certain temps le poste de consul à 
Rousse, évalue les Roumains dans toute la Bulgarie da- 
nubienne à 35 — 45,000 âmes 3 ). Quel a été le nombre des 
Tziganes dans la Dobroudja d'après Ravenstein, nous 
l'ignorons. Dans la statistique de G. AubareU imprimée 
en 1876, nous relevons rien que pour le sandjak de Varna 



x ) Karl F. Peters : Grundlinien zur Géographie und Géologie der Do- 
broudja, dans les « Denkschriften der Kaiserlichen Akademie der Wissen- 
schaften », mathem.-naturwiss. Klasse, XXVII. B., Wien, 1867, p. 132. 

a ) E. G. Ravenstein : The population of Russia and Turkey. Dans le 
« Journal of the Statistical Society of London », London, vol. 40 (1877), p.449, 
454-455. 

8 ) K. Sax: Geographisch-Ethnographische Skizze von Bulgarien (Das 
Donau-Wilayet.) Dans les « Mitteilungen d. k. k. geographischen Gesell- 
schaft in Wien, Bd. XII (1869), p. 459. 



— 136 — 

3900 Tziganes 1 ). Le nombre des Bulgares dans le san- 
djak de Toultcha a dû être en 1870 de plus de 25,000, 
car, d'après G. Aubaret, dans le sandjak de Varna il y 
avait en 1876 32,000 Bulgares, sur un total de 136,000 
pour cette année, contre 124,000 en 1870. Or, pendant 
cette période, c'est le nombre des Bulgares qui s'est 
accru considérablement d'une façon naturelle et réelle. 
La statistique officielle pour l'année 1874 d'après le « Léto- 
strouy » de Janko Kovatcheff (1876) donne 12,720 comme 
chiffre de la population bulgare mâle du sandjak de Toultcha. 
L'importance du nombre des Bulgares célibataires dans 
la Dobroudja ressort d'ailleurs à l'examen du nombre, 
fort petit, des couples pour le même sandjak pendant 
la même année — 3680 2 ). 

A la veille de la guerre russo-turque l'Exarchat bulgare 
avait procédé à un recensement régulier de la population 
bulgare reconnaissant l'autorité de l'Exarque. J'ai eu 
personnellement l'occasion de voir dans les archives de 
la communauté bulgare de Toultcha, qui se trouvent 
actuellement dans le Musée ethnographique de Sofia, des 
listes de recensement relatives aux villages de Tcherna et 
de Satu-Nou. Le recto de la page porte les noms du 
diocèse et du village ainsi que ceux des prêtres et des 
maîtres d'écoles; au verso se trouvent les noms des habi- 
tants et leur nombre par ménages. Cette statistique n'est 
pas publiée, mais elle a été utilisée par Teploff et autres. 

En 1877, la commission des savants auprès de l'état- 
major russe, qui comptait parmi ses membres les 
consuls de Russie en Turquie et d'autres bons connaisseurs 
des pays balkaniques, fait paraître à Bucarest une série 



*) G. Aubaret: Province du Danube. Dans le «Bulletin de la Société 
de Géographie, VI e série, Paris, t. 12 (1876.) 

«) C. J. Jireësk: Geschichte der Bulgaren, Prag, 1876, p. 577. 



— 137 — 

d'ouvrages sous le titre: «Matériaux pour servir à l'étude 
de la Bulgarie». Ces ouvrages renferment des renseigne- 
ments précieux au sujet de la situation où se trouvaient 
alors les terres bulgares de la Turquie d'Europe. Dans 
le t. V se trouve la statistique de la population de ces 
pays. Selon les données de cette statistique, le nombre des 
ménages bulgares dans le sandjak de Toultcha, dans le 
caza de Mangalia et dans cette partie du caza de Silistra 
qui d'après le traité de Berlin devait faire partie de la Do- 
broudja, s'élevait à 6720, celui des ménages roumains 
à 4725 !). 

V. Teploff, qui a été de longues années durant haut 
fonctionnaire à l'ambassade russe de Constantinople, fit 
paraître en 1877 une statistique de la population de la 
Bulgarie, de la Thrace et de la Macédoine. Le sandjak 
de Toultcha, d'après lui, fait partie de la Bulgarie et la 
population se répartit par cazas et par nationalités comme 
suit (Voir page 138): 

Teploff a compté les Bulgares et les Russes ensemble. 
Pour les séparer, nous aurons recours à la statistique 
roumaine de 1880. Selon Jonescu il y avait dans la Do- 
broudja en 1880, 18,031 2 ) et selon Comnène 13,805 9 ) 
Russes. Puisqu'il y a très peu de Russes dans le district 
de Constantza (selon Jonescu seulement 548), nous pou- 
vons considérer les chiffres ci-dessus comme le nombre 
maximum des Russes dans la Dobroudja, comprenant 
aussi leur accroissement triennal. En déduisant du chiffre 
total de la population 51,400, le nombre des Russes, il 



a ) Cf. A. Borlakoff : La statistique roumaine au sujet de la Dobroudja, 
dans le journal « Dobroudja », I re année, n° 127. 

a ) M. Jonescu : Dobrogia, p. 905 : Les Russes et les Lipovans sont en- 
semble. 

•) N. Comnène: La Dobrogea, p. 135. 



— 138 — 



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— 139 — 

restera pour les Bulgares un total de 34,000 — 38,000 âmes 
contre 28,500 Roumains pour l'année 1877. 

A combien s'élevait la population de la Dobroudja 
roumaine à l'époque du passage de la province sous la 
domination roumaine et comment elle se répartissait par 
nationalités, nous l'ignorons. Nacian avait indiqué quel- 
ques chiffres empruntés à divers auteurs différant sensible- 
ment les uns des autres. Pendant la guerre russo-turque 
(1878), le nombre de la population s'élevait selon Strat 
à 300,000, selon Ubicini, qui a la prétention de connaître 
bien le pays, à 242,562. Dimitre Stourdza l'évalue à 
150,295, tandis que Dottain en fait tomber le chiffre à 
136,632. Après la guerre russo-turque le chiffre de la 
population baisse par suite de l'émigration etKolb, dans 
son ouvrage: The conditions of nations, social and po- 
litical, donne pour 1880 le chiffre de 123,320 1 ). Pour la 
même année, le chiffre officiellement admis par les Rou- 
mains est de 147,000 2 ). 

Les Roumains ont procédé à un recensement de la 
population de la Dobroudja en 1879. Mais ils n'en ont 
point publié les résultats, vu que ce recensement avait 
donné un chiffre très bas pour l'élément roumain. Dans 
les archives de la ville de Constantza on a trouvé des 
documents qui témoignent de l'existence de recensements 
en 1879 et 1880 et qui contiennent des indications sur la 
manière dont ces recensements ont été effectués 3 ). Le 
gouverneur de Toultcha écrit cependant dans son 
rapport annuel de 1904, p. 21 qu'il n'a trouvé trace, 



*) I. J. Nacian: La Dobroudja économique et sociale, son passé, son 
présent et son avenir, Paris, 1886, p. 40-41. 

a ) M. Jonescu: Dobrogia, p. 905. K. Spissarevsky : La Roumanie, 
Sofia, p. 42. 

3 ) D r Iv. Pénakoff : La statistique roumaine sur la Dobroudja, dans le 
journal «Dobroudja», I re année, n 08 25, 26. 



— 140 — 

dans ces archives, de statistiques relatives au nombre 
des anciens habitants du district. 

La première statistique pour le district de Toultcha, 
aux yeux des Roumains, est celle du général russe Bélo- 
tcherkovitch (1878). Cette statistique, je ne l'ai pas vue 
correctement imprimée. M. Jonescu, dans son ouvrage 
«Dobrogia», cite plusieurs statistiques relatives à la Dobrou- 
dja, mais ne fait aucune mention de celle de Bélotcherko- 
vitch. Angelesco nous donne des détails assez vagues sur 
ce qu'on appelle le recensement russe. Il écrit: «Dans 
la statistique faite par ordre de Bélotcherkowitch, gouver- 
neur de la Dobroudja pendant la guerre de 1877 — 78 — et 
dont une copie se trouve dans le dossier n° 2 de 1879, 
annexée au rapport de l'administration de l'arrondisse- 
ment de Babadagh portant le n° 10 (du 3 janvier 1879 x ) et 
envoyée avec référé au Ministre de l'Intérieur — nous 
pouvons constater que la population des districts de 
Toultcha, Matchin, Hârsova, Babadagh, Kustenje, Medji- 
dié et Soulina, lesquels avec les districts de Mangalia, 
Tcherna-Voda et Silistra (non comptée dans la statistique), 
formait le sandjak de Toultcha, se répartissait comme 
suit: Roumains 5542 chefs de famille; Bulgares 4750; 
Russes 1597; Lipovans 1525; Malocans 144; Grecs 544; 
Arméniens 111; Juifs 222; Allemands 416; Tatares 131; 
autres nationalités 736; Total 15,719 chefs de famille, 
c'est à-dire a peu près 60,000 habitants, dont 5542 chefs 
de famille roumains seulement pour la partie du sandjak 
recensée 2 ). » 

Dans cette note d'Angelesco il y a quelques erreurs. 
Bélo tcherkovitch n'était point gouverneur de la Do- 
broudja, mais du sandjak de Toultcha. Les districts de 



1 ) Chez Angelesco c'est 1870. 

2 ) G. Angelesco, op. cité, p. 40-41. 



— 141 — 

Mangalia et de Silistra ne faisaient pas partie du sandjak 
de Toultcha non plus. A 15,719 chefs de familles dans cette 
partie de la Dobroudja où a eu lieu le recensement, ne 
pouvaient pas correspondre seulement environ 60,000 
habitants, car les familles ont chacune au moins 5 membres, 
ce qui fait pour les 15,719 familles un total de 78,595 
âmes. La prétendue statistique de Bélotcherkovitch, telle 
qu'elle est présentée par Angelesco, devient encore plus 
suspecte après comparaison avec celle qui nous est donnée 
comme statistique russe de 1878 par Francis Lebrun dans 
le tableau I de son livre sur la Dobroudja 1 ). Là les Rou- 
mains sont 3556 familles, les Bulgares 2877, les Russes 
1124, les Lipovans 1101, les Malocans 2, les Grecs 321, 
les Arméniens 57, les Juifs 120, les Allemands 462, les 
Tatares 131, autres 52, en tout 9803 familles. Dans les 
deux statistiques faites vraisemblablement sur l'ordre 
d'une seule et même personne et se rapportant à une 
seule et même époque, à une seule et même région, les 
chiffres diffèrent. Elles n'ont de commun que l'absence 
des Turcs dans l'une et l'autre, alors que ceux-ci formaient 
une partie considérable de la population, ainsi que le 
chiffre exactement le même, 131, qu'elles donnent toutes 
deux pour les familles tatares, chiffre très petit. Lebrun 
nous donne encore un autre tableau de la population du 
district de Toultcha par familles. Et il présente cette 
statistique comme une statistique roumaine de 1879. 
Selon cette statistique le nombre des familles roumaines est 
de 4082, des familles bulgares de 3347, des familles turques 
de 1401, des familles tatares de 510, des familles russes de 
304, des familles lipovanes de 2169, des familles grecques 
de 449, des familles arméniennes de 88, des familles alle- 
mandes de 435, des familles juives de 112, des familles 

x ) Francis Lebrun: La Dobroudja. Esquisse historique, géographique, 
ethnographique et statistique, Paris, 1918, p. 10. 



— 142 — 

tziganes de 50 ou en tout 12,947 familles. Cette statistique, 
faite un an plus tard, accuse de telles différences d'avec 
les deux premières, que tout homme, tant soit peu versé en 
la matière, conviendrait, avec moi, que les Roumains 
« jouent à la statistique ». 

D'une remarque d'Angelesco il ressort que selon la 
statistique de Bélotcherkovitch, le nombre des Roumains 
n'est point supérieur à celui des Bulgares. Parlant de 
la statistique du baron d'Hogguer (Renseignements 
sur la Dobroudja, Bukarest 1880), il dit que le baron 
d'Hogguer «affirme l'avoir rédigée conformément à la 
statistique russe» et ajoute qu'elle est erronée aussi, 
puisque du total de 62,000 habitants le dénombrement par 
nationalité est le suivant: Roumains 18,159 ou 28,9%, 
Bulgares 20,161 ou 32,1 % etc 1 ). Le Dobroudjain A. Bor- 
lakoff affirme également que d'après la statistique de 
Bélotcherkovitch numériquement la première place revient 
aux Bulgares (le journal «Dobroudja» I re année, n° 3). 

Les Roumains ont très volontiers recours à la pré- 
tendue statistique de Bélotcherkovitch qui leur permet 
de dire que même les Russes, qui ont toujours vu d'un 
bon œil les Bulgares, donnent pour ceux-ci un chiffre 
inférieur à celui des Roumains 2 ). 



a ) G. Angelesco, op. cité, p. 41. Je n'ai pas eu en mains le livre du 
baron d'Hogguer, mais ce qui me frappe, c'est qu'Angelesco lui-même, à un 
autre endroit de son livre (p. 81) donne le tableau erroné de la population 
dressé par d'Hogguer, reproduit par M. Jonescu également (Dobrogia, p. 348). 
Selon ce tableau la population du sandjak de Toultcha est de 134,735, alors 
qu'en réalité elle ne s'élève qu'à 62,000 ou 79,679. Sont compris dans le 
nombre des habitants 23,330 exarchistes (église bulgare) et 31,726 patriar- 
chistes (église grecque). 

■) Par des récits de Bulgares, par les mémoires de T. Iconomoff et par 
des lettres conservées dans les archives de l'évêché de Rousse, nous savons 
que le général Bélotcherkovitch s'est comporté à l'égard des Bulgares 
très durement. 



— 143 — 

En ce qui concerne le district de Constantza, les Rou- 
mains nous donnent une statistique relative à l'année 1880 
et, cette fois-ci, non pas par familles, mais par habitants. 
Le chiffre total est de 61,561 dont la majorité, 38%, des 
Tatares, ensuite des Roumains 23% ou 15,251, en troi- 
sième lieu des Turcs 18% et enfin des Bulgares, 13% ou 
8038 âmes. La population est rangée dans cette statistique 
par nationalités et par arrondissements. Les Roumains 
se trouvent principalement le long du Danube et dans 
l'arrondissement de Medjidié, tandis que sur le littoral 
ils sont en très petit nombre: dans l'arrondissement de 
Constantza 317 âmes, dans celui de Mangalia 35 seulement. 
Les Bulgares se trouvent le plus fortement représentés 
dans l'arrondissement de la Nouvelle Silistra et dans celui 
de Constantza. 

Cette statistique aussi, comme les statistiques pour 
le district de Toultcha, est non seulement inexacte, 
mais aussi tendancieuse, puisqu'elle présente le nombre 
des Bulgares dans le district inférieur au chiffre réel. 
Cette tendance est demeurée comme principe directeur 
de toutes les statistiques ultérieures. 

Nous basant sur les rapports du gouvernement de 
Constantza relatifs aux recensements de 1879 et 1880, 
sur certains renseignements émanant de divers voyageurs, 
et en comparant les données fournies par la statistique de 
1880 à celle que nous trouvons dans les statistiques ulté- 
rieures, il nous est facile de contrôler les résultats de la 
statistique de 1880 en ce qui concerne le nombre des Bul- 
gares dans le district de Constantza. Le rapport relatif 
au recensement de 1880 porterait, d'après le D r Pénakoff x ), 
ceci: «Les Bulgares des bergeries ne peuvent pas être 



*) D r Iv. Pénakoff : La statistique roumaine sur la Dobroudja. Le journal 
«Dobroudja», I re année, n°" 25, 26. 



— 144 — 

considérés comme des habitants sédentaires (stabili), 
parce qu'ils n'ont pas avec eux leurs familles et sont 
originaires pour la plupart de la Roumélie orientale ». 
Or, nous savons, à la suite d'une étude fouillée de la ques- 
tion, qu'il y avait alors dans le district de Gonstantza 
environ 80 — 100 bergeries, dont chacune comptait de 
3 à 5000 brebis, de 30 à 40 bergers et producteurs de 
« kachkaval » et de fromage. Ces 3 — 4000 Bulgares, 
facteur important de la vie économique de la Dobroudja, 
ne rentrant chez eux qu'en hiver pour deux ou trois 
semaines, ne figurent pas dans la statistique. Selon le 
rapport, le nombre des Roumains dans les arrondissements 
de Nova-Silistra ou de Ostrov égalerait celui des Bul- 
gares, tandis que la statistique accuse une différence de 
490 âmes au profit des Roumains. Or, nous savons que 
les Bulgares ont été là, à l'époque turque, plus nombreux 
que les Roumains. Tchaikovsky, qui connaissait bien la 
Dobroudja, écrit: «l'année suivante (1842) j'ai parcouru 
la Dobroudja et j'ai visité les « starovertzi » établis là. 
Ma route longeait le Danube de Tcherna-Voda dans la 
direction de Rousse. Toute la rive droite du fleuve était 
peuplée de Bulgares *)*. L'existence de Bulgares dans 
ces villages de l'arrondissement d'Ostrov, dans lesquels on 
ne fait figurer aujourd'hui que des Roumains, est attestée 
également par le D r Allard 2 ) et par Peters 3 ). 

Le recensement de la population en Bulgarie de 1888 
et surtout celui de 1900 fixe le nombre des Bulgares nés 
dans la Dobroudja, tandis que les professeurs Milétitch 4 ) 



*) Caroline Soukhodolska : Les mémoires de Tchaikovsky. Recueil 
de Ministère de l'Instruction Publique, t. X (1894), p. 439. 
a ) D r C. Allard: La Bulgarie orientale, p. 129, 131 et 132. 

3 ) K. Peters: Grundlinien zur Géographie und Géologie, p. 132. 

4 ) Prof. D r L. Milétitch: La vieille population bulgare, etc., p. 165-166. 



— 145 — 

et Romansky 1 ) ont pu, par des recherches sur place, 
établir également la liste de la plupart des villages du 
district de Constantza, abandonnés par leurs habitants 
bulgares. En dehors de la ville de Constantza, où sont 
venus s'établir dernièrement des réfugiés bulgares de la Ma- 
cédoine, il n'y a pas eu d'émigration bulgare dans le pays. 
D'après la statistique roumaine de 1900 les Bulgares 
dans le district de Constantza sont 12,665 2 ). En 1911 
leur nombre s'élève jusqu'à 22,209 3 ). Comme après 1900, 
il y eut en Dobroudja une nouvelle division administrative 
qui fit que des villages bulgares du district de Toultcha 
passèrent dans celui de Constantza, à seule fin de 
conjurer le péril bulgare lors des élections ordonnées 
à la suite des droits constitutionnels octroyés à la Dobrou- 
dja en 1909, nous nous bornerons à évaluer l'accroissement 
annuel moyen de la population seulement pour la période de 
1880 à 1900. Il est de 4627 âmes ou 2,9% moyenne annuelle. 
C'est là un accroissement supérieur à l'accroissement du 
nombre des Bulgares du royaume même, où ne cessent 
pourtant d'affluer des Bulgares venant de tous les coins des 
pays bulgares. Il est supérieur au maximum de l'accroisse- 
ment annuel des Bulgares (2%). Considérant que le nombre 
des Bulgares émigrés du district de Constantza dépasse 
de beaucoup celui des nouveaux venus 4 ), le grand ac- 
croissement de la population bulgare ne peut s'expliquer 



x ) D r Romansky: Carte ethnographique, etc., p. 14, 39, 41 et dans «La 
Dobroudja », p. 175-177. 

") S. Vârnav: Situation générale du département de Constantza, 1904 
(en roumain). Voir Lebrun, p. 15. 

3 ) C. Pariano: Exposé de la situation du département de Constantza, 
Constantza, 1912 (en roumain). Voir Lebrun, p. 15. 

*) K. Popoff, dans son ouvrage capital, La Bulgarie économique, p. 72, 
évalue le nombre des Bulgares, venus en Bulgarie de la Roumanie, de 20 à 
25,000. Au moins 15,000 d'entre eux sont des émigrés de la Dobroudja. 

10 



— 146 - 

que par le fait de la diminution primitive du nombre des 
Bulgares en 1880. 

Je me suis attardé à l'examen ci-dessus de la sta- 
tistique roumaine de 1880 pour faire ressortir la tendance 
bien marquée chez les hommes politiques roumains à 
présenter les Bulgares inférieurs en nombre aux Roumains 
dans la Dobroudja, depuis que cette dernière province est 
passée sous la domination roumaine. Il est encore plus 
intéressant de voir la manière dont différentes personnali- 
tés roumaines se sont servi des données de la statistique 
« fondamentale » de 1879 resp. 1880 pour établir précisé- 
ment le nombre des Bulgares et des Roumains dans la 
Dobroudja. En comptant 6 personnes par famille (ce qui 
est le maximum) il y aurait d'après la statistique roumaine 
de 1879 dans le district de Toultcha 4082x6 = 24,492 
Roumains, 3347x6=20,082 Bulgares. En ajoutant à 
ces chiffres le nombre des Roumains et des Bulgares du 
district de Constantza pour l'année 1880: Roumains 15,251 
et Bulgares 8038, nous aurons un total de 39,743 Rou- 
mains et de 28, 120 Bulgares. Cependant pour la même année 
nous lisons dans l'ouvrage de M. Comnène 1 ): Roumains 
43,671, Bulgares 24,915; dans celui de M. Jonescu 2 ): 
Roumains 40,499, Bulgares 29,440; et M. V. M. Kogalni- 
ceanu 3 ) nous donne: Roumains 50,915, Bulgares 30,643. 
Tandis que la différence entre Roumains et Bulgares que 
je trouve dans la statistique roumaine fondamentale 
est de 11,623, chez Comnène elle est de 18,756, chez 
Jonescu de 11,059 et chez Kogalniceanu de 20,272. C'est 
de cette manière inexacte, arbitraire et différente que les 
Roumains donnent depuis le commencement jusqu'au- 
jourd'hui le nombre de la population par nationalités dans 

x ) N. Comnène: La Dobrogea, p. 135. 

2 ) M. Jonescu : Dobrogia, etc., p. 907. 

3 ) V. M. Kogalniceanu: Dobrogea, p. 40. 



— 147 — 

la Dobroudja. Ceci vient du fait que le Gouvernement 
central roumain n'a jamais voulu faire une statistique 
officielle de la population par nationalités; il a toujours 
laissé le soin à l'administration qui a procédé aux opé- 
rations de recensement arbitrairement et tendancieuse- 
ment *). 

Dans le rapport du préfet de Constantza, au sujet du 
recensement de 1880 de la population dans le départe- 
ment, il est dit: «les villages Pélétlii et Malki Palaze ne 
peuvent pas être considérés comme étant bulgares, parce 
qu'une partie des habitants est autant roumaine que 
bulgare » (probablement parce qu'ils connaissent le rou- 
main). Dans la statistique de 1879 Pélétlii a seulement 27 
familles bulgares ou 135 habitants; dans celle de 1880 
93 Bulgares et 27 Roumains 2 ). La population du grand 
village bulgare de Bey-Daoute (avec plus de 1000 habi- 
tants) est indiquée pour l'année 1904 comme étant à 
moitié bulgare, à moitié gagaouze; pour l'année 1910 elle 
est déjà indiquée comme étant tout à fait gagaouze 3 ). 
On sait que dans ce même village ont immigré de Pro- 



*) G. Angelesco écrit en 1907: «L'Administration roumaine (dans la 
Dobroudja) n'a pas encore rédigé une statistique définitive où les citoyens 
soient classés selon le cens et selon la nationalité. » Voulant lui-même donner 
pour la même année la population de la Dobroudja il écrit: « Selon les moins 
fantaisistes statistiques, il y a 145,228 Roumains et 147,891 étrangers d'ori- 
gines diverses » (op. cité, p. 39.) O. Tafrali me reproche d'avoir écrit que 
les Roumains n'ont pas de statistique officielle par nationalités pour la Do- 
broudja. Il est plus équitable qu'il fasse ce reproche tout à fait injustifié 
à son compatriote Angelesco, qu'il ne peut pourtant pas accuser d'avoir de 
la mauvaise volonté (O. Tafrali: La Roumanie transdanubienne [La Do- 
broudja], Paris, 1918, p. 113, remarque 1). 

•) D r Iv. Pénakoff : La statistique roumaine pour la Dobroudja. Le 
journal «Dobroudja», I re année, n 0B 25-26. 

») A. Borlakoff : La statistique roumaine pour la Dobroudja. Le journal 
« Dobroudja », I re année, n° 127. 



— 148 — 

vadia des Gagaouzes bulgares *) qui depuis longtemps sont 
entièrement bulgarisés et mêlés au reste de la population 
bulgare du village originaire de la région de Sliven et 
d'autres régions. Dès 1833 les habitants de Bey-Daoute 
ont une église et une école bulgares 2 ); beaucoup d'entre 
eux ont dirigé les luttes nationales. Toute la population 
a protesté qu'on ait voulu la considérer comme ga- 
gaouze 3 ). La population purement bulgare du village 
de Tcherna a le même sort 4 ). Dans son compte-rendu 
pour l'année 1897 le préfet de Toultcha trouvait que le 
nombre des gagaouzes dans son département était de 
2968, tandis qu'en réalité ces derniers comme les gagaouzes 
de Bessarabie sont depuis longtemps bulgarisés. A l'heure 
qu'il est, il n'y a pas en Dobroudja de famille gagaouze 
dans laquelle le père ou la mère ne soient Bulgares; et 
tous parlent le bulgare et sont Bulgares de sentiment. 

Si nous prenons en considération que malgré le désir 
qu'ont les autorités roumaines de diminuer le nombre des 
Bulgares et d'augmenter celui des Roumains pour l'année 
1880, lorsque des employés, la gendarmerie et des troupes 
roumaines s'étaient installés en Dobroudja et que beau- 
coup de Bulgares avaient émigré — la différence entre le 
nombre des Roumains et des Bulgares n'est que de 1 1,623 — , 
nous pouvons admettre de plein droit que lors de l'occu- 
pation du pays en 1879 par la Roumanie la Dobroudja a 
eu plus de Bulgares que de Roumains. 

Les statistiques globales de la population et celles par 
nationalités continuaient a être inexactes et différentes, 



*) D r L. Milétitch: La vieille population, etc., p. 17 et 174. 

8 ) S. Tchilinguiroff : La Dobroudja et notre renaissance, p. 177-180. 

•) Le journal « Dobroudja », I re année, n° 23. 

*) M. Jonescu: Dobrogia. Dans le tableau statistique, à la p. 381, on 
donne 171 Bulgares et 1444 Gagaouzes, tandis que dans le texte, à la p- 
384, on lit qu'en 1850 ce village était peuplé par des Bulgares et des Turcs. 



— 149 — 

parce qu'outre les autorités administratives, des parti- 
culiers aussi se mêlaient de fournir des données statistiques 
et arrangeaient les chiffres d'après les buts auxquels 
étaient affectées ces statistiques. Au temps de la lutte 
pour le droit de vote des habitants de la Dobroudja, les 
♦ agitateurs élevaient le nombre des Roumains et des « rou- 
manisés » afin de convaincre le Gouvernement et l'opinion 
publique que la Dobroudja est déjà devenue assez roumaine 
pour qu'on lui accorde le droit de représentation. La plus 
récente statistique « officielle » pour la population dans 
la Dobroudja par nationalités date de 1911. Elle nous a 
été donnée par les préfets de Toultcha (P. Stepesco) et 
de Constantza (C. Pariano) dans leurs rapports sur la si- 
tuation de leurs départements, publiés en 1913 resp. en 
1912. D'après eux le nombre de la population de la Do- 
broudja du Nord serait de 338,276, dont 186,334 ou 54,7% 
Roumains et 48,963 ou 14,3% Bulgares. Que cette sta- 
tistique soit inexacte surtout en ce qui concerne le nombre 
des Bulgares, aucun doute là-dessus. M. le professeur 
Romansky 1 ) qui a visité la Dobroudja pendant l'été de 
l'année 1917 et a recueilli soigneusement dans chaque 
village des renseignements au sujet des Bulgares, évalue 
le nombre de ces derniers à 70,000 environ. D'un autre 
côté nous savons que, d'après le recensement officiel de la 
population dans la Dobroudja en 1912, le nombre des 
habitants est de 380,430 dépassant ainsi de 42154 le 
nombre indiqué par la statistique des préfets pour l'année 
1911. Il est inadmissible que dans l'espace d'une année la 
population de la Dobroudja ait pu s'accroître de 42,154 
personnes (ce qui signifierait en moyenne un accroisse- 
ment annuel de 12,5%) lorsque pour la plus active pé- 
riode de colonisation roumaine (1880 — 1885) cet accrois- 



l ) Prof. D r St. Romansky, dans «La Dobroudja», p. 170. 



— 150 — 

sèment a été pour la Dobroudja de 10,85, pour la période 
de 1885 à 1890 de 4,59 et pour les autres périodes 
il n'a jamais dépassé 6,36% x ). 

Une des principales tâches du gouvernement roumain 
et de ses organes administratifs dans la Dobroudja était 
d'y fortifier l'élément roumain au moyen d'une coloni- 
sation systématique en établissant dans le pays des Rou- 
mains, originaires des confins roumains proches ou loin- 
tains, ainsi que par la roumanisation des éléments allo- 
gènes. M. A. Napoléon communique que déjà dans les 
premières années de la domination roumaine en Dobrou- 
dja, le Gouvernement roumain a dû y installer 30,000 
Roumains de Transylvanie 2 ). C'est surtout dans le 
département de Constantza que la colonisation roumaine 
a été intense dans ce temps-là, parce que: 1° c'est pré- 
cisément de ce département qu'émigrèrent beaucoup de 
Mahométans et de Bulgares dont les terres restèrent 
vacantes et 2° parce que le gouvernement roumain voulait, 
par des nouvelles colonies roumaines, séparer les Bul- 
gares de la Dobroudja du Nord de leurs compatriotes 
de la Bulgarie. Dans la période de 1880 — 1885 l'accrois- 
sement annuel moyen des Roumains dans le département 
de Constantza a été de 18,2%, donc dix fois plus grand 
que l'accroissement naturel 3 ). Le mouvement de colo- 
nisation a eu des périodes intenses aussi plus tard. D'après 
S. Danesco, à partir de 1900 le gouvernement roumain s'est 
sérieusement occupé de la colonisation roumaine de la Do- 
broudja. « De nouveaux villages, entièrement roumains, se 



*) M. Jonescu: Dobrogia, p. 907. 

■) Locotenant Athanasie Napoléon: Dobrogea ci gurile dunarei din 
punctele de vedere fisic-militar ci politic-administratif. Bucuresci, 1896. Voir 
la critique dans a Le journal de guerre », Sofia, IX e année, n° XII, p. 845. 

3 ) M. Jonescu: Dobrogia, etc., p. 907. 



— 151 — 

forment et des colonies s'établissent au milieu des autres 
nationalités, les assimilant peu à peu 1 ). » 

Rien qu'en 1904 des terres ont été distribuées à 
3171 familles de vétérans roumains ayant pris part à 
la guerre russo- turque (1877 — 1878) et à 5950 jeunes 
couples (« însoratei ») dont 2970 originaires de la Rou- 
manie, de la Transylvanie et du Banat. Le gouvernement 
roumain s'est employé à installer dans la Dobroudja 
100,000 Roumains, à peu près 2 ), pour pouvoir dire qu'en 
1911 la moitié de la population dans la Dobroudja du 
Nord est roumaine. 

Pour la Dobroudia du Sud, celle que les Roumains 
s'approprièrent en 1913 en vertu du traité de Bucarest, 
nous avons des statistiques officielles régulières à partir de 
1880, faites d'après toutes les exigences des congrès inter- 
nationaux de statistique. A maintes reprises les publi- 
cations statistiques bulgares ont recueilli les plus grands 
éloges. Il n'y a jamais eu de considérations d'ordre po- 
litique et national pour influencer le recensement de la 
population et aucune institution de l'Etat bulgare n'a 
eu des chefs aussi bien préparés et aussi consciencieux 
que ceux qui ont dirigé le service de statistique. En outre, 
des recueils de statistique d'où l'on peut tirer les données 
premières pour l'étude de la population dans la Dobroudja 
du Sud, nous avons les résultats des recherches spéciales 
sous forme d'études de statistique et d'ethnographie 
soigneusement faites, comprenant textes, cartes et dia- 
grammes 8 ). 



*) G. Danesco: Dobrogea, p. 145. 

2 ) Prof. D r Romansky, dans «La Dobroudja», p. 185-186. 

3 ) M. Drinoff : Eclaircissement historique sur la statistique des natio- 
nalités dans la partie orientale de la Principauté bulgare (Œuvres, 1, 521-548); 
M. Sarafoff : Les nationalités dans l'Est de la Principauté, « Revue pério- 
dique », V, Sofia, 1883 (en bulgare); D r L. Milétitch: La vieille population 



— 152 - 

La Dobroudja du Sud comprend une grande partie 
de la région de Déli-Orman, qui en 1878 était peuplée 
exclusivement par des Turcs. Même après la guerre 
russo-turque, vers la fin de 1880, lorsque certains d'entre 
eux s'en allèrent, il n'y avait dans l'arrondissement de 
Bassaourte que 14% de Bulgares et dans celui de Has-Keuy 
seulement 8,6%. La population bulgare était mieux re- 
présentée le long du Danube et de la côte de la mer Noire: 
dans l'arrondissement de Silistra les Bulgares formaient 
le 55,8%, dans celui de Baltchik le 50,2%; et plus on 
s'éloignait de la mer et du Danube, plus le pourcentage des 
Bulgares diminuait; dans l'arrondissement de Dobritch il 
a été de 31,1%; l'élément bulgare a été faiblement 
représenté aussi dans l'arrondissement de Toutrakan 
(31,1%). 

Les Mahométans ont continué toujours d'émigrer, 
mais ce mouvement d'émigration s'est tellement ralenti 
plus tard que dans beaucoup d'endroits leur nombre a 
même augmenté. Les villages mahométans évacués ont 
été occupés par des Bulgares qui sont venus de tous les 
côtés de la terre bulgare et de cette façon la Dobroudja 
du Sud a commencé à recevoir de plus en plus un caractère 
bulgare. Pendant qu'en 1880 les Bulgares dans cette 
région représentaient le 30,5% de la population, contre 
58,1% de Turcs, en 1910, alors que la population totale 
était de 282,131 habitants, les premiers formaient déjà 



bulgare de la Bulgarie du nord-est, Sofia, 1902 (en bulgare), et Das Ostbul- 
garische, Wien, 1903 (édition de l'Académie des Sciences de Vienne); D r 
St. Romansky: Carte ethnographique de la Nouvelle Dobroudja roumaine' 
Sofia, 1915, etc. — L'affirmation de M. O. Tafrali qu'il n'y a pas de données 
statistiques plus récentes sur la Dobroudja du Sud est tout à fait inexacte. 
Outre le recensement bulgare officiel de 1910, nous avons encore le recense- 
ment fait par les autorités militaires roumaines immédiatement après l'occu- 
pation de cette contrée en 1913. 



— 153 — 

le 47,6% et les seconds seulement le 37,8%; les Roumains 
étaient en tout 6359 personnes, soit 2,2% 1 ). 

Le gouvernement bulgare n'a jamais pris de mesures 
en vue d'une colonisation bulgare de la Dobroudja du 
Sud; il n'a pas non plus aidé en quoi que ce soit le mouve- 
ment d'immigration de Bulgares dans cette contrée. Le 
mouvement de la population s'est effectué sur l'initia- 
tive des habitants eux-mêmes. C'est surtout dans les 
villes que la population bulgare a augmenté. Y ayant 
pris en mains le commerce et créé la classe aisée et diri- 
geante, cette population bulgare finit par accentuer le 
caractère bulgare de cette contrée jadis turco-tatare, dans 
laquelle on avait constitué artificiellement un groupe ma- 
hométan considérable destiné à garder l'important qua- 
drilatère stratégique de Silistra-Roussé-Schoumen- Varna. 

Si nous acceptons pour un instant la statistique de 
1911 des préfets dobroudjains relative à la Dobroudja 
du Nord pour vraie, en prenant le nombre de la popu- 
lation de la Dobroudja du Sud, d'après le recensement 
de 1910 et en lui ajoutant un accroissement annuel moyen 
de 1,7%, nous aurons pour l'année 1911 le nombre total 
de la population de la Dobroudja, soit 625,000 habitants, 
dont 192,817 Roumains et 185,981 2 ) Bulgares. Si, au 



») O. Tafrali s'exprime de façon tout a fait arbitraire et peu scientifique au 
sujet de la répartition de la population dans la Dobroudja du Sud comme suit : 
«Les proportions indiquées plus haut (pour la Dobroudja du Nord) pour 
chacune des nationalités ne sauraient subir de grandes modifications, excepté 
pourtant pour l'élément turco-tatare, qui forme l'immense majorité dans 
cette région » (op. cité, p. 116). En réalité, la proportion entre les na- 
tionalités dans la Dobroudja du Sud pour l'année 1910 est la suivante: Bul- 
gares 47,6 %, Turcs 37,8 % Tziganes 4,3 %,Tatares4,l %, Roumains 2,2 %; 
le reste 4 %. 

*) L'accroissement général annuel (en moyenne) dans la Dobroudja du 
Sud a été pour l'arrondissement de Baltchik de 2,55 %, pour celui de Do- 
britch de 1,77 %, pour celui de Toutrakan de 1,64 %, pour celui de 



— 154 — 

contraire, nous nous en tenons au nombre des Bulgares 
dans la Dobroudja du Nord d'après l'évaluation de M. le 
professeur Romansky (70,000), le nombre des Bulgares 
dans toute la Dobroudja dépasserait considérablement 
celui des Roumains. Connaissant bien la façon dont les 
autorités adminitratives roumaines fabriquent les données 
statistiques, je puis affirmer en toute conscience que le 
nombre des Bulgares dans la Dobroudja entière s'élève à 
plus de 200,000 personnes, tandis que celui des Roumains, 
pendant le dernière guerre (1916), a été inférieure à 1S0,000 X ); 



Silistra de 1,37 % et pour celui de Kurte-Bounar de 1,27 %. Pour 
la période de 1910-1911 j'ai pris, en ce qui concerne les Roumains et les Bul- 
gares, un accroissement annuel moyen de 2 %. 

x ) Dans son désir de jeter des doutes sur la probité scientifique de mes 
œuvres, le D r Kuhne. récemment assassiué par un Serbe, a créé une fable 
comme quoi j'aurais falsifié la vérité. Il y a 20 ans, j'avais écrit que les Bulgares 
delà Dobroudja du Nord n'étaient pas plus de45-50,000 — ce que je puis soutenir 
encore aujourd'hui, persuadé que je suis cependant qu'avec un accroissement 
annuel moyen de 1,7 % leur nombre a dû devenir au moins 65,000. Nous con- 
naissons le nombre exact des Bulgares dans la Dobroudja du Sud, pour l'année 
1910; il est de 134,331 auquel, en ajoutant l'accroissement de 1910-1918, nous 
obtiendrons au moins 150,000 Bulgares ou en tout 215,000 Bulgares dans 
la Dobroudja. Feignant d'ignorer que mon affirmation se rapporte à 
une autre époque et a trait à des contrées différentes. D r Kuhne dit 
qu'avant la guerre j'ai évalué la population bulgare de la Dobroudja à 50,000 
habitants tout au plus quitte à l'évaluer après la guerre à plus de 200,000. 
Les Serbes ont mis à profit avec grand plaisir cette accusation de falsifica- 
tion. Voir D r Victor Kuhne: Pourquoi l'annexion de la Dobroudja est une 
iniquité, article paru dans la « Tribune de Genève », 40 e année, n° 60 
(11 III 1918); du même, la Macédoine, Genève, 1918, p. 8-9; D' L. Marco- 
vitch: La Macédoine et les prétentions bulgares, article paru dans 
« La Serbie », III e année, n° 22 (22 juin 1918). N. P. Comnène, 
qui sait également très bien que j'avais évalué le nombre des 
Bulgares à 50,000 il y a 20 ans de cela, continue encore à tromper 
l'opinion publique en écrivant dans son plus récent ouvrage : « La terre 
roumaine», etc. (1919), que j'aurais soutenu a hier encore» la même 
chose (p. 56). 



— 155 — 

après la guerre (1917), il n'est pas resté dans la Dobroudja 
plus de 50,000 Roumains 1 ). 

Au point de vue ethnographique, la Dobroudja ne 
représente pas une région géographique indépendante; 
elle fait partie de la Bulgarie danubienne. Si nous vou- 
lons bien comprendre l'importance de l'élément roumain 
au sud du Danube, il nous faudra comparer le nombre des 
Roumains à celui de la population non roumaine. En 
Serbie, entre Timok et Mlava, principalement dans la 
Kraïna, il y a beaucoup plus de Roumains et qui habitent 
en masses beaucoup plus compactes que dans la Dobrou- 
dja; pris en bloc, ces Roumains y sont de plus anciens 
immigrés que les Roumains de la Dobroudja, et pourtant 
personne ne veut les séparer de l'Etat serbe pour les 
donner à la Roumanie. Dans la Bulgarie danubienne les 
Roumains ne forment qu'une toute petite minorité en 
conparaison de la population bulgare de cette même région. 

Dans la Dobroudja du Nord les Bulgares habitent en 
masse les vallées les plus denses du district de Babadagh. 
Leurs agglomérations forment une chaîne presque in- 
interrompue de villages entre Toultcha et Constantza. 
L'importance de l'élément bulgare est facile à saisir surtout 



*) Une grande partie des Roumains se sont retirés de l'autre côté du Da- 
nube lors de la retraite des troupes roumaines, cela en partie sur le désir 
des autorités roumaines, en partie de peur de vengeance de la part de la 
population délivrée de la Dobroudja que les nouveaux immigrés avaient 
beaucoup maltraitée. Malgré les grandes facilités accordées aux réfugiés qui 
voulaient retourner dans leurs foyers par l'administration militaire alle- 
mande, peu d'entre eux en profitèrent. Si nous prenons en considération 
que même avant cet événement certains de ces nouveaus immigrés roumains 
dans la Dobroudja s'en retournaient déjà dans leur ancienne patrie, nous 
pourrons admettre avec certitude que beaucoup ne reviendront plus en Do- 
broudja. M. le Prof. Romansky a évalué le nombre des Roumains dans la 
Dobroudja du Nord pendant l'été de l'année 1917 à environ 40,000 personnes 
(voir a La Dobroudja », p. 186). 



— 156 — 

les jours de marché à Babadagh, Toultcha, lorsque 
les paysans viennent des environs pour vendre leurs 
produits et acheter des objets fabriqués et des denrées 
coloniales. Dans les villes mêmes de Toultcha et de Baba- 
dagh, marchés et centre de la plus importante région bul- 
gare de la Dobroudja du Nord, habitent beaucoup de 
Bulgares, venus surtout des villages avoisinants. D'après 
le recensement fait par les autorités militaires bulgares 
en 1917, Toultcha avait 17,268 habitants, dont 5673 
Bulgares, sans compter les déportés et les expulsés pendant 
la guerre. Parmi la population mixte, les Bulgares viennent 
en premier lieu par leur nombre. Babadagh avait 3821 
habitants, dont 1666 Bulgares; le reste était composé de 
Roumains, Turcs, Tatares et autres. Un grand nombre 
des villages bulgares se trouvant dans la région de Baba- 
dagh et de Toultcha comptent plus de 1000 Bulgares 
chacun; il y a aussi un grand nombre de villages qui ont 
conservé tout à fait leur caractère bulgare et qui comptent 
seulement quelques familles de vétérans roumains instal- 
lés depuis peu de temps par le gouvernement. Ainsi, 
le village Dolno-Tchamorli compte 1547 Bulgares et 25 
Tziganes; Kassap-Keuy est un village purement bulgare 
avec 379 familles bulgares et environ 2000 habitants; 
Kara-Nassouf compte 1446 Bulgares et 10 Roumains; 
Sary-Yourte 1131 Bulgares et 14 Roumains; Bache-Keuy 
308 maisons bulgares et 4 maisons roumaines; Karaman- 
Keuy 1389 Bulgares et 49 Roumains; Kongaz 1074 Bul- 
gares et 16 Roumains 1 ). 

Le professeur Romansky énumère 55 villages bul- 
gares dans la contrée de Babadagh-Toultcha. Il nous in- 
dique les villages purement bulgares, ceux dont la po- 

l ) Voir S. Tchilinguiroff, op. cité, p. 167-232; dans cet ouvrage on 
trouvera la description détaillée des 45 des plus importants villages bulgares 
de la Dobroudja du Nord. 



— 157 — 

pulation est mélangée, ainsi que ceux des villages bul- 
gares qui ont été créés après l'occupation roumaine de 
la Dobroudja. Les villages situés dans les régions fertiles 
de la Dobroudja et évacués par les Turcs, les Tatares et 
les Circassiens, étaient occupés par des Bulgares venus 
d'autres villages un peu plus considérables de la Dobrou- 
d'ja *). La plupart des colons, installés dans les villages 
mahométans évacués: Golém-Gargalâk, Kara-Harman, 
Peletly, Duiundji, Y nan-T chechmè etc. sont venus des grands 
villages bulgares voisins: Sary-Y ourle, Gorno-Tchamourli, 
Sary-Gheul, Bey-Daoute, Kassap-Keuy, Kara-Nassouf et 
Kaména. 

Un deuxième grand groupe de villages bulgares se 
trouve entre Silistra et Medjidié. Ils font partie de l'ar- 
rondissement appelé auparavant Nouvelle- Silistra et plus 
tard Ostrov. Ils forment la suite des agglomérations 
bulgares de la région de Silistra et leurs populations se 
ressemblent au point de vue linguistique et ethnogra- 
phique. Les habitants de quelques villages bulgares de 
cette région, comme Karanlyk, Kâschla et Démirdja, ont 
émigré au sud de la frontière de la Dobroudja, lors de l'occu- 
pation roumaine. Mais ici encore comme dans la région 
de Babadagh, des Bulgares des villages un peu plus 
grands se sont fixés après l'occupation roumaine dans des 
villages où l'élément bulgare avait été auparavant nul 
ou peu nombreux. Par exemple, des Bulgares des vil- 
lages de Kanlia et Boudjak se sont fixés dans le village 
Dolni-Garvan et ceux de Gârlitza et Galitza dans Gorni- 
Garvan. 

Le village Gorni-Dobromir est aussi peuplé de Bul- 
gares. Parmi les villages bulgares dans l'arrondissement 
de Ostrov, celui de Almali vient sans contredit en premier 



x ) Prof. St. Romansky, dans «La Dobroudja», p. 171-175. 



— 158 — 

lieu par le nombre de sa population et par l'importance 
qu'il a pour le bulgarisme. Avant l'occupation roumaine 
il comptait 545 familles bulgares, ce qui équivaut à plus 
de 3000 personnes. En 1916 le nombre des Bulgares y 
a été de 1819, celui des Roumains de 268, des Arméniens 
de 5. On a dit la messe dans les églises en slave jusqu'en 
1888. Beaucoup de Bulgares de ce village, qui outre 
la vieille population bulgare connue sous le nom de « gré- 
bentzi », comptait des Bulgares immigrés de la région 
de Provadia, appelés « choukavtzi », ont émigré dans le 
district de Silistra. Les autres villages bulgares de cette 
région sont : Gârlitza (170 maisons bulgares et 27 roumaines), 
Kanlia (1259 Bulgares et 11 Roumaines), Galitza, Lip- 
nitza (848 Bulgares et 80 Roumaines), Esse-Keuy, Kouiou- 
djouk, Boudjak, Dolni-Dobromir (669 Bulgares, 39 Rou- 
maines, et le reste des Turcs et des Tziganes) ; Gheul-Bou- 
ticlt, Hssarlyk, Emischenli, Mahmoud-Kouïoussou, etc. 
D'après les renseignements de Tchaïkovsky, du Dr. Allard, 
de Peters etc., au temps de la domination des Turcs, il 
y a eu assez de Bulgares aussi dans d'autres villes et 
villages, situés le long du Danube, par exemple à Oltina, 
Kouzgoun, Rassova, Tcherna-Voda, Seïméni, etc. Depuis 
la construction du chemin de fer Tcherna-Voda-Con- 
stantza jusqu'au moment de l'occupation roumaine, les 
Bulgares à Tcherna-Voda ont été assez nombreux; 
ils constituaient une communauté ecclésiastique et sco- 
laire considérable, à laquelle se sont joints en 1870 les 
Roumains qui s'étaient détachés de l'Eglise grecque *). 
D'après la statistique roumaine, de 1900, il n'y a eu 
à Tcherna-Voda que 110 Bulgares 2 ). La ville de Me- 
djidié a été construite sur les ruines du village Kara-Sou, 



x ) S. Tchilinguiroff : op. cité, p. 148. 
B ) M. Jonescu : Dobrogia, etc., p. 446. 



— 159 — 

détruit par les Russes, spécialement par les Tatares, 
immigrés de la Russie en 1855. De cette manière une 
ville tatare est surgie avec plus de 20,000 habitants. 
Des commerçants bulgares entreprenants des différentes 
villes bulgares se sont installés dans cette ville, en prenant 
dans leurs mains le commerce principal et les métiers. 
Il y avait déjà en 1867 un quartier bulgare avec 48 mai- 
sons et, parmi les chrétiens, les Bulgares occupaient dans 
la ville la première place. Ils se sont constitués en commu- 
nauté et ont entretenu une église, une école et une salle de 
lecture. Bientôt la fièvre typhoïde emporta la majeure 
partie des habitants de la ville; une grande partie des 
Tatares ayant émigré en 1877 — 78, la ville devint une 
bourgade de 3000 habitants. Comme les grands négo- 
ciants bulgares ne faisaient plus suffisamment d'affaires, 
plusieurs d'entre eux quittèrent la ville. Cependant, en 1900, 
il y avait à Medjidié, d'après la statistique roumaine, 
129 Bulgares 1 ). 

Le troisième groupe d'agglomérations bulgares dans 
la Dobroudja du Nord se trouve dans le nord-ouest; nous 
pouvons l'appeler le groupe de Matchin. La ville de Mat- 
chin, située en face de Braïla, a eu, pendant la domination 
des Turcs, une grande importance tant stratégique que 
commerciale. Le noyau principal de la population était 
constitué alors par les Bulgares; la ville est restée bulgare 
jusqu'à l'occupation de la Dobroudja par les Roumains. 
Pendant la seconde moitié du siècle passé, les Bulgares ont 
joué un rôle prédominant dans la vie économique et cul- 
turelle de la ville, et pour un certain temps les Roumains 
ont fait partie de l'Eglise bulgare. La Dobroudja annexée 
à la Roumanie, la ville perd de son importance, la déca- 
dence commence, et comme les Roumains se mettent à per- 



l ) M. Jonescu: Dobrogia, etc., p. 446. 



— 160 — 

sécuter les Bulgares, plusieurs d'entre ces derniers quittèrent 
la ville et émigrèrent en Bulgarie *). Néanmoins, d'après 
la statistique du préfet de Toultcha, Nenitzescu, de 1897, 
à laquelle on ne peut pas se fier entièrement lorsqu'il 
s'agit de Bulgares, on compte dans la ville 438 Bulgares 2 ). 
Dans le groupe bulgare de Matchin, le plus grand des 
villages est Tcherna ou bien Tchirna, situé sur le fleuve 
du même nom. Ce village compte 2367 Bulgares, 52 
Roumains et 12 Russes. Les écrivains roumains dimi- 
nuent souvent le nombre des Bulgares en indiquant la 
moitié d'entre eux comme Gagaouzes. Toute l'histoire 
de ce village parle uniquement d'une culture bulgare. 
Déjà en 1840 il y a dans le village une église bulgare 
comme en témoigne l'inscription bulgare sur le mur de 
l'église; l'école bulgare a été créée en 1858. Près de Tcherna 
se trouve le village Eni-Keuy, {Novo-sélo, ou bien en 
roumain Satu-Nou) avec 504 Bulgares et 274 Roumains. 
Les uns et les autres sont venus de la Bessarabie: les Bul- 
gares en 1858, les Roumains en 1860. En 1871 ils recon- 
naissent l'autorité de l'Eglise bulgare. Des Bulgares de 
Tcherna et de Novo-sélo se sont fixés dans les villages 
Ak-Bounar, Kârdjelar, Djafer-Keuy, Ydila, etc. Le vil- 
lage Gretchi (Souvanlyk en turc) a été également bulgare, 
mais à présent il ne compte que 197 Bulgares, 1777 Rou- 
mains, 172 Italiens, 157 Turcs, 27 Grecs et 10 Arméniens. 
On y avait construit une église bulgare avant 1830. En 
1875 des Bulgares et des Valaques ont construit l'église 
actuelle où la messe était dite en slave. Aujourd'hui comme 
en 1870 les Bulgares y constituent la classe la plus aisée 3 ). 



1 ) Le journal « Slavianin », I re année (1879), n° 6. 

2 ) Situatia Judetului Tulcea presantata consiuliului judetian de câtre 
in sesunea ordinarâ de la 15 Octobrie 1897, Tulcea, Les tables. 

») D r W. Brennecke: Die Lànder an der unteren Donau und Konstan- 
tinopel, Hanover, 1870, p. 68. 



- 161 - 

On trouve moins de Bulgares dans les principaux villages 
le long du Danube, tels que Lounkavitza, Vakaréni, Pet- 
chenegha, Ostrov, Daïa-Keuy (en roumain Daieni), Gâr- 
litch etc. Des Bulgares en nombre plus considérable 
se trouvent dans les villes de Hârsovo et d'Isaktcha, 
où il y avait des communautés, des églises et des 
écoles bulgares. On trouve dans les archives de l'arche- 
vêché de Rousse assez de documents qui nous ren- 
seignent sur la vie ecclésiastique et scolaire de ces 
communautés bulgares x ). En 1850 les Bulgares venaient 
en premier lieu parmi les habitants de la ville d'Isaktcha 2 ), 
qu'ils appelaient Saktcha. D'après la statistique roumaine 
de 1900, le nombre des Bulgares dans cette ville est 
de 229 3 ). A Hârsovo, pour la même année de 216 4 ). 
Le quatrième groupe des agglomérations bulgares est 
celui de Constantza-Mangalia, dans lequel entrent les vil- 
lages situés sur la route Toultcha- Varna. Pendant la do- 
mination turque Constantza a été une petite ville peuplée 
de Turcs, de Tatares, de Grecs et de Bulgares en petit 
nombre. Des Roumains il n'y en avait point. Les Bul- 
gares étaient peu nombreux, mais riches; ils étaient pro- 
priétaires des bergeries du département; il y avait 
des Bulgares aussi dans le village de Anadol-Keuy, qui 
est aujourd'hui réuni à la ville. En 1868 les Bulgares ont 
créé une communauté qui un peu plus tard se charge de 
l'entretien des écoles et de l'église bulgares. Les Bul- 
gares appelaient Constantza Kostenetz. Avec le déve- 
loppement de la ville, le nombre des Bulgares s'y est 
accru. Plusieurs parmi ces derniers possédant des biens au 
centre de la ville, leur bien-être augmenta par le fait de ce 

1 ) S. Tchilinguiroff, op. cité, p. 158-166. 

2 ) M. Jonescu: Dobrogia, etc., p. 386. 
8 ) Ibid, p. 381. 

«) Ibid, p. 417. 

11 



— 162 — 

développement. A l'heure actuelle il y a à Constantza 
plus de 1000 Bulgares. D'après la statistique roumaine 
de 1900, le nombre des Bulgares est de 981, dans la ville 
et de 145 dans le village Anadol-Keuy, réuni à la ville *). 
Mangalia a été aussi une petite ville en décadence pendant 
les dernières années de la domination turque et habitée prin- 
cipalement par des Turcs. Les Bulgares ont été les plus 
nombreux parmi les chrétiens — en 1870 ils occupaient 
32 maisons 2 ) — ensuite venaient les Grecs avec 10 — 12 
familles; les Roumains avec 4 — 5 familles et les Russes 
avec 2 — 3 familles de pêcheurs. Dans toute la ville il 
n'y avait pas plus de 200 maisons. En 1872 les Bulgares 
y ont construit une église. L'école bulgare existait 
déjà avant 1867. Un nombre considérable de Bul- 
gares habitent les villages Touzla et Tekir-Gheul dans 
les environs de Constantza. Touzla a été un ancien vil- 
lage bulgare, pris en 1854 par les Tatares et les Turcs, 
et ce n'est que sous la domination roumaine et après le 
départ d'une partie des Mahométans que les Bulgares s'y 
réinstallaient. Ils comptent à présent plus de 300 personnes. 
Dans l'arrondissement de Mangalia les villages Ilanlâk 
et Kapouktchy sont des villages bulgares. Des Bulgares, 
principalement de Kotel (Bulgarie) et des villages de son 
voisinage: Gradetz, Jeravna, Medved etc., habitent 
les bergeries qui existent encore dans les deux arron- 
dissements, ainsi que dans plusieurs villages des arron- 
dissements de Medjidié, de Hârsovo et de Ostrov. 
Pendant la domination turque et les premières années de 
l'occupation roumaine il y avait beaucoup de bergeries 
bulgares, dans lesquelles on élevait du bétail; on y tondait 
la laine et l'on y fabriquait beaucoup de beurre, de fro- 



l ) M. Jonescu: Dobrogia, etc., p. 426. 

*) Le journal « Makédonia », IV e année, 1870, n° 40. 



— 163 — 

mage et de kachkaval. Les bergers étaient groupés en 
associations, chacune de 30 — ^membres 1 ). D'après la sta- 
tistique roumaine de 1880 pour l'arrondissement de Man- 
galia, dans 43 des 63 villages qu'il comptait il y avait des 
bergeries bulgares, et la population de 7 d'entre eux était 
entièrement bulgare 2 ). Des Bulgares disséminés se trouvent 
presque dans tous les villages un peu plus considérables, 
où ils vivent généralement dans l'aisance. 

Le peu de connaissances ethographiques qu'on avait 
sur la population de la Dobroudja a eu sa répercussion sur 
la représentation ethnographique de cette contrée. Nous 
n'avons pas encore aujourd'hui une bonne carte ethno- 
graphique de la Dobroudja du Nord. Sur les cartes de 
Safarik 3 ) et de Ami- Boue 4 ) toute la Dobroudja est colorée 
de la teinte bulgare. Les Roumains y sont marqués seule- 
ment dans l'embouchure du Danube. Sur la carte de Boue 
il y a des Roumains encore dans la région marécageuse du 
Danube entre Tcherna-Voda et Braïla. Sur la carte de 
G. Lejean 5 ) les Bulgares sont marqués dans la région de 
Babadagh. G. Lejean n'a pas, au dire de Peters, voyagé 
en Dobroudja pour faire sa carte; il a profité des 
données du Roumain J. Jonescu, qui attribue aux Rou- 
mains une importance plus grande qu'ils ne paraissent 
avoir (« als sie zu haben scheinen » 6 )). 



*) Iv. E. Guéchoff : Les Bergers de Kotel dans la « Revue Périodique », 
Sofia, 1900 (en bulgare). 

a ) Prof. D r St. Romansky, dans «La Dobroudja», p. 179. 

s ) Slovansky zemèvid od P. J. Safarika. V. Praze, MDCCCXLII. Dans 
l'atlas de Rizoff, p. 24. 

•) Ami Boue: Ethnographische Karte des Osmanischen Reiches, euro- 
pâischen Teils und von Griechenland. Gotha, bei Pertes, 1847, Physikalischer 
Atlas de Berghaus. Atlas de Rizoff, p. 26. 

•) G. Lejean : Carte ethnographique de la Turquie d'Europe et des Etats 
vassaux autonomes. Gotha, Justus Pertes, 1861. Chez Rizoff, p. 32. 

") K. F. Peters, op. cité, p. 131. 



— 164 — 

Mackensie and Irby 1 ), Kiepert 2 ) et Elisée Reclus 3 ) 
adoptent dans leurs cartes la représentation ethnogra- 
phique de G. Lejean. Les groupes bulgares de Matchin, 
de Silistra-Medjidié et de Toultcha sont déjà marqués sur 
la Carte ethnographique des Nationalités slaves 4 ). C'est 
d'après cette carte qu'a été élaborée celle du Monde 
Slave d'Erben 5 ). A, Synvet laisse plus de place aux 
Bulgares de la Dobroudja sur sa Carte ethnographique 
de la Turquie d'Europe 6 ), mais leur répartition n'est 
pas marquée exactement. 

Cari 5ax 7 ), qui a connu de plus près les conditions 
ethnographiques dans la région orientale de la Péninsule 
balkanique, ayant été consul à Rousse et Andrinople, 
donne une répartition relativement meilleure des Bul- 
gares de la Dobroudja. Plus tard, les cartes de Zarianko 8 ), 



J ) Mackensie and Jrby: Map of the south Slavonic countries, dans 
l'ouvrage The Turks, the Greeks and the Slavons. London, 1867. ChezRizoff, 
p. 38. 

8 ) H. Kiepert: Ethnographische Uebersicht des europàischen Orients, 
Berlin, im Mai 1876. Chez Rizoff, p. 44. 

3 ) Elisée Reclus: Population de la Turquie d'Europe. D'après Lejean, 
Kauitz, de Czôriny. Paris, 1876. Chez Rizoff, p. 42. 

*) L'auteur n'est pas indiqué sur cette carte, mais on sait d'après la 
remarque explicative y jointe qu'elle est faite par M. F. Mirkovitch et éditée 
à Pétrograd en 1867. 

s ) Prof. Jos. Erben: Mapa Slovanského sveta, die Safarika, Czoerniga. 
Kozlera Boeckha, Lejeana, Koeppena i nârodopisné mapy-Ruské z. r. 1867. 
Praha 1868. Chez Rizoff, p. 40. 

•) A. Synvet: Carte ethnographique de la Turquie d'Europe, 2 e édition. 
Constantinople, 1897. Chez Rizoff, p. 46. 

7 ) Cari Sax : Ethnographische Karte der Europàischen Tûrkei und ihrer 
Dependenzen zu Anfang des Jahres 1877. Wien, 1878. Chez Rizoff 
p. 48. 

8 ) W. C. Zarianko: Carte des Nationalités slaves. Publiée par B. B. Ko- 
maroff. St-Pétersbourg, 1890. Chez Rizoff, p. 50. 



— 165 — 

Niederlé x ) et Florinsky 2 ) ont donné une répartition encore 
meilleure des Bulgares dans la Dobroudja. Du côté bul- 
gare, nous avons une carte détaillée de la Dobroudja 
du Sud de St. Romansky 3 ); ce dernier a établi également la 
physionomie ethnographique de la Dobroudja du Nord 
dans la carte « Das Bulgarentum auf der Balkanhalb- 
insel im Jahre 1912», que j'ai éditée en collaboration 
avec mes collègues de l'Université de Sofia: Milétitch, 
Zoneff, Ivanoff et Romansky 4 ). Il s'y est glissé quelques 
erreurs, au détriment des Bulgares, pour ce qui est de la 
Dobroudja du Nord, le Prof. Romansky ayant eu recours 
principalement aux sources roumaines, surtout aux 
dictionnaires géographiques roumains, qui contiennent 
beaucoup d'erreurs. C'est ainsi qie les deux Gargalâk 
dont l'un est purement bulgare et l'autre où les Bulgares 
sont en majorité, sont représentés comme des villages 
turcs, tels qu'ils étaient auparavant. 

Le professeur J. Ivanoff dans sa carte ethnographique 
des Slaves du sud donne également la répartition des 
Bulgares sur le territoire de la Dobroudja selon les 
résultats des recherches ethnographiques les plus récentes 
relatives à cette province 6 ). Le professeur serbe J. Cvific, 
dans sa carte ethnographique de la péninsule des Balkans, 
a situé mieux les groupes bulgares de Babadagh et de Man- 



l ) Edition de l'Académie russe. La carte est jointe à l'ouvrage de Nie- 
derlé: Aperçu du monde slave contemporain. St-Pétersbourg, 1909. 

a ) M. D. Florinsky: Carte ethnographique des Slaves de l'ouest et de la 
Russie occidentale. Kiev, 1911. 

8 ) St. Romansky: Carte ethnographique de la nouvelle Dobroudja rou- 
maine, échelle 1 : 200,000, Sofia, 1915. 

•) Dans Petermann's Geogr. Mitteilungen, Jahrgang 1918, Tafel 44. 
Chez Rizoff, p. 54. 

6 ) Carte ethnographique des Slaves du sud en 1913, dressée par J. 
Ivanoff. Dans l'ouvrage du même auteur: Les Bulgares et leurs manifesta- 
tions nationales. Berne, 1919. 



— 166 — 

galia; il a omis, en revanche, les deux autres groupes 
bulgares: ceux d'Ostrov et de Matchin. Le professeur 
D T P. Langhans x ) a adopté entièrement pour sa figuration 
ethnographique de la Dobroudja les données de celle de 
Cvijié. A l'époque la plus récente une meilleure figura- 
tion des Bulgares dans la Dobroudja se trouve sur les 
cartes ethnographiques de l'Europe du professeur Diet- 
rich-Schàfer 2 ) (les éditions nouvelles depuis 1917) et de 
M.Gabrys 3 ). Sur la Carte ethnographique de l'Istituto 
geografico de Agostini-Novara 4 ) les groupes de Babadagh 
et de Mangalia sont assez bien figurés; celui de Nova- 
Silistra ou Ostrov manque cependant complètement. 

Le plus naturel c'était d'attendre de bonnes cartes 
ethnographiquesdelaDobroudjadelapartdes Roumains, qui 
étaient à même d'étudier le mieux, sur place, la répartition 
des différentes nationalités sur l'étendue de la Dobroudja du 
Nord qu'ils ont possédée pendant 38 ans. Mais s'ils se sont 
dérobés sciemment à l'obligation de donner le chiffre exact 
des habitants de la province par nationalités, afin de ne pas 
montrer leur infériorité numérique, la figuration ethno- 



») Dans Peterm. Geogr. Mitteilungen, Jahrgang 1917, N° de février 
•) Prof. D r Dietrich Schâfer: Karte der Lànder und Vôlker Europas, 
Volkstum und Staatenbildung. Berlin, chez Dietrich Reimer (déjà 8 éditions) 
N. Comnène accuse injustement le prof. Schàfer de ce qu'il a corrigé dans 
les nouvelles éditions de sa carte la répartition des Bulgares dans la Dobrou- 
dja. Il suffit de comparer les cartes de Schàfer de 1916 et 1917 à celles de 
Cvijié, Langhans et Comnène pour se convaincre que la carte de Schàfer 
de 1917 se rapproche beaucoup plus des trois cartes susmentionnées que celle 
de 1916. Lorsque la correction est faite dans l'intérêt de la vérité, elle fait 
honneur à l'auteur et ne peut pas lui être reprochée comme le fait N. Com- 
nène. (On peut comparer sur les cartes mêmes de l'ouvrage de N. Comnène : 
Dobrogea.) 

3 ) J. Gabrys: Carte ethnographique de l'Europe, Lausanne 1918. 

4 ) L'Europa ethnico-linguistica. Atlante descriptivo in tre carte spe- 
ciali colorite con testo dimostrativo. Roma, 1916. 



— 167 — 

graphique des différentes nationalités sur les cartes pro- 
cède du même esprit d'escamotage de la vérité. A com- 
mencer par la carte ethnographique de J. Jonesco, jointe 
à son ouvrage «Excursion agricole» etc. de 1851, pour finir 
avec les cartes ethnographiques « originales » de Comnène, 
il n'y a pas une seule carte ethnographique roumaine qui 
représente exactement la répartition des différentes na- 
tionalités dans la Dobroudja. Il faut reconnaître cependant 
que G. Danesco nous donne une répartition relativement 
meilleure dans sa carte ethnographique jointe à sa disser- 
tation: Dobrogea (Carte ethnographique de la Dobrogea. 
Echelle 1:1,000,000.). Les erreurs qu'on y peut relever 
sont dues en majeure partie à la mauvaise statistique dont 
s'est servi l'auteur. Le désir de rétrécir l'étendue occupée 
par telle ou telle nationalité y est visible. Il n'a pas porté 
sur sa carte, par exemple, le groupe bulgare de Matchin, 
car la population bulgare du village de Tcherna qui dé- 
passe 2000, figure dans la statistique comme population 
gagaouze. Ne sont pas portés non plus sur sa carte les 
Bulgares du village de Satu-Nou, bien que la statistique 
« roumaine » indique pour ce village un assez grand nom- 
bre de Bulgares (350 d'après la statistique roumaine et 
504 d'après la statistique bulgare). Il y a des erreurs qui 
peuvent s'expliquer difficilement. Au milieu du groupe 
bulgare s'étendant sans solution de continuité du Malki- 
Gargalâk jusqu'à Kataloï, des Tatares sont placés sur le 
territoire situé entre les Allemands de Kodjelak et la 
mer, alors qu'il n'y a là, d'après la statistique «roumaine», 
que des villages bulgares. On a rogné considérablement les 
Bulgares des villages deFrikatzeï, Trâstenik etMeïdan-Keuy 
pour avantager l'élément roumain. On peut en dire autant 
de la région du village purement bulgare de Kara-Harman 
ainsi que de celle du village mixte de Zebil. Pour ce qui 
est du groupe d'Ostrov on a rétréci la région des Bulgares 



— 168 — 

des villages de Kanlia, Galitza, Almali, Essé-Keuy et 
autres. La petite échelle de la carte ne permet pas d'en 
indiquer plus en détail les erreurs. 

Au cours de la dernière année N. P. Comnène a enrichi 
la science de quatre cartes ethnographiques de la Dobrou- 
dja. Avant la catastrophe roumaine (1917) il ne s'était 
jamais occupé de questions d'ethnographie ou d'histoire 
et par conséquent il ne faut pas attendre de ses travaux des 
recherches originales dans le domaine de ces sciences. 
Une certaine probité est cependant toujours de rigueur. 
Il est intéressant sous ce rapport de le suivre dans l'éla- 
boration de sa Carte ethnographique de la Dobrogea de 
1913, planche IX de son ouvrage Dobrogea (1918). La 
carte porte: « Carte exécutée par V auteur suivant les dernières 
statistiques officielles. Or, cette carte n'est que la carte 
ethnographique de Danesco, dont j'ai parlé plus haut, 
tendancieusement corrigée. L'échelle est la même. La 
coloration est changée, les couleurs ont diminué. Turcs 
et Tatares, Russes et Lipovans sont représentés sous des 
couleurs communes. Pour le reste, on s'est employé à 
élargir le domaine de l'élément roumain en colorant de 
la couleur roumaine des étendues inhabitées du delta, du 
pays des lagunes, de la région marécageuse, le long du 
Danube, de Matchin à Toultcha et des environs de Hâr- 
sovo, ainsi qu'à rétrécir le champ des couleurs indiquant 
les autres nationalités, en premier lieu la nationalité 
bulgare. Cinq secteurs des Bulgares de la région de Baba- 
dagh sont découpés. La première coupure commence au 
village de Kataloï et va jusqu'à Taïtza, enlevant aux Bul- 
gares quelques villages purement bulgares, et cela pour y 
faire figurer plus à l'aise la minorité roumaine du village 
de Nalbant. Au sud-est de Babadagh il enlève aux Bulgares 
au profit des Roumains la région bulgare des villages de 
Kara-Orman et de Kavgadji, tandis qu'à l'ouest de Tcha- 



— 169 — 

mourlii et de Potour il sacrifice le pays bulgare pour 
avantager des Mahométans et des Roumains. La cou- 
leur bulgare est rognée également dans la région des 
Gargalâks et de Palaz. Mais là où la couleur bulgare, 
déjà si fortement diminuée, a souffert sensiblement, 
c'est surtout dans la région d'Ostrov 1 ). Il importe 
de relever aussi l'absence sur la carte de Comnène du 
nom du village de Tcherna figurant sur celle de Danesco. 
Comnène supprime ce nom pour s'épargner le démenti 
que le nom de ce village inflige à son assertion que les 
Bulgares n'auraient pas laissé un seul nom bulgare dans 
la toponymie de la Dobroudja. Il est très intéressant 
de voir comment on fait des cartes ethnographiques, 
de comparer avec la carte en question les trois autres 
cartes ethnographiques de la Dobroudja de N. Comnène 2 ). 

Pour qu'une carte ethnographique puisse nous mon- 
trer, en même temps que la répartition des différentes 
nationalités habitant un territoire donné, leur importance 
numérique, il est indispensable de prendre en considé- 
ration la densité de la population dans les diverses ré- 
gions de ce territoire. Et cette nécessité a une importance 
particulièrement grande en ce qui concerne la Dobroudja 
où la densité de la population accuse les plus grandes vari- 



x ) La correction tendancieuse qu'a subie la carte de Danesco apparaît 
clairement sur l'exemplaire de l'ouvrage mentionné de Danesco de la Biblio- 
thèque universitaire de Genève, Q 80-488. A l'atelier cartographique où 
la carte ethnographique de N. Comnène a été confectionnée, on en pourrait 
dire plus long sur la façon dont cette carte a été dressée «suivant les der- 
nières statistiques officielles)). 

2 ) Ces cartes sont jointes aux ouvrages de N. Comnène: Les revendica- 
tions de la nationalité roumaine. Lausanne, 1918; La terre roumaine à tra- 
vers les âges. Atlas historique, politique et ethnographique. Lausanne, 1919; 
et dans la Carte ethnographique des Pays roumains, échelle 1:1.750,000, 
publiée à part. 



— 170 — 

ations. G. Danesco, évaluant la densité de la population de 
la Dobroudja du Nord par régions, en est arrivé à constater 
qu'à la densité générale de 17 par km. carré d'après le recen- 
sement de 1899, correspond la densité suivante par régions : 

1. Région du Delta 5 hab. par km. 

2. » de Costantza 10 » » 

3. » » Mangalia 11 » » 

4. » » Medjidié 14 » » 

5. » » Hârsova 15 » » 

6. » » Slava 16 » » 

7. » » Atmadja 21 » » 

8. » » Silistra-Nova 22 » » 

9. » » Taïtza 25 » » » *) 

Le tableau ci-dessus montre que la plus grande densité 
est atteinte précisément dans les régions peuplées principalement 
de Bulgares, à savoir les trois dernières. Or, si la couleur 
bulgare, même sur les cartes ethnographiques exactes de 
la Dobroudja du Nord, n'occupe pas une grande super- 
ficie, elle n'en couvre pas moins une région à la population 
deux fois plus dense au moins que celle marquée à la 
couleur roumaine et tatare. Dans quelques vieilles cartes 
ethnographiques, la couleur roumaine couvre seulement les 
contrées inhabitées duDelta, des marécageslelong du Danube 
et des lagunes de la mer Noire. Dans les cartes ethnographi- 
ques récentes roumaines, celle de N. Comnène par exemple, 
la couleur roumaine couvre également des étendues désertes, 
afin que le territoire peuplé de Roumains paraisse plus grand. 

La population bulgare de la Dobroudja méridionale 
ainsi que celle du nord est, en partie, ancienne, en 
partie nouvelle. L'ancienne population, connue sous le 
nom de « Grébentzi » — à cause de la parure spéciale 
que portent les femmes sur leur tête — habite surtout 



*) G. Danesco, op. cité, p. 111. 



— 171 — 

la région de Silistraet de Toutrakan. Dans la Dobroudja 
du Nord et dans la partie orientale de la Dobroudja du Sud, 
la grande masse de la population bulgare d'à présent est 
venue s'installer dans des foyers actuels, principalement 
pendant la première moitié du siècle passé. Cependant, 
une grande partie des nouveaux immigrés venus de la 
région de Sliven et de Jambol sont des «Zagortzi»; ces 
derniers formaient jadis l'ancienne population de la Do- 
broudja. Les aïeux de ces habitants ont émigré vers le 
sud. Mais les petits-fils et les arrière petits-fils retournent 
de nouveau dans le nord. Les ouvrages traitant du mouve- 
ment des Bulgares dans la partie orientale de la Pénin- 
sule balkanique sont nombreux. Les récentes recherches 
nous ont donné la possibilité d'établir pour la plus grande 
partie des agglomérations de la Dobroudja l'endroit d'où 
est venue leur population. 

La Dobroudja a été pendant longtemps le théâtre de 
longues guerres dévastatrices. Les villes et les villages de 
la Dobroudja ont été souvent ruinés au cours de ces 
guerres et leurs habitants exterminés ou chassés de 
leurs foyers. Après cela, il y a eu toujours de nouvelles 
immigrations, principalement de Turcs, et c'est surtout à 
cette dernière circonstance que l'on doit la toponymie 
turque de cette contrée. 

C'est le phénomène que l'on constate dans d'autres 
régions également de la Péninsule balkanique, peuplées 
d'une population bulgare dense, où les Turcs sont venus 
s'installer sur les ruines des villages bulgares. Avec la 
disparition de l'ancienne population, la tradition s'inter- 
rompait et la nouvelle population créait une nouvelle 
toponymie. Là où les Turcs ont pénétré paisiblement, 
on a toujours gardé l'ancienne toponymie et nous voyons 
des Turcs habiter des villages portant des noms bulgares; 
les sommets et les vallées avoisinants continuent aussi à 



- 172 — 

porter leurs anciennes dénominations bulgares. Le pre- 
mier cas se présente dans la région de Stara-Zagora et 
de Tchirpan, dans la vallée de la Maritza, le second dans 
le val montagneux de Guerlovo. 

Des écrivains roumains partiaux ont avancé le fait 
dénué entièrement de fondement que les Bulgares n'ont 
laissé aucune trace dans la toponymie de la Dobroudja. 
Pour démentir cette affirmation arbitraire, je citerai 
seulement quelques exemples. Le nom de la vieille cité de 
Preslavetz appelée à présent Prislava et situé sur le bras 
danubien de St. Georges, souvent mentionné au X e siècle, 
est bulgare; à la même époque on mentionne aussi le 
nom de la place forte de Télitza (TeAgouvÇa). Le nom de 
la ville de Hârsovo représente une forme bulgarisée du nom 
de l'antique ville de Karsium. L'ancien nom de Isaktcha 
(Saktcha) était bulgare — Obloutchitza x ). Le village de 
Iglitza est mentionné au XVII e siècle comme petite ville 
habitée par des Bulgares chrétiens. Les noms de Kamêna, 
Tditza, Trâsténik, Péchtéra, Tcherna, Gârlitza, Galitza, 
Tcherna-Voda, Dobromir, Garvan, Ostrov etc. sont bulgares. 
Beaucoup des dénominations des montagnes, sommets, 
vallées, rivières, lacs, îles, bras de fleuves, sont aussi bul- 
gares; ainsi: Prékopan (Pricopan), Orlitza, Lozova, Tiân- 
kovitza, les rivières Tcherna, Tditza, Télitza etc., l'île Gra- 
dichté se trouvant sur le lac de Razim, l'isthme de Pot- 
titza 9 Gârlo Somovo et beaucoup d'autres. 

Par suite de leur nombre considérable et de leur 
importance économique, les Bulgares ont donné à la 
contrée un caractère bulgare, en imposant à la po- 
pulation allogène leur langue, leur Eglise et même leur 



*) On trouve ce nom dans un octoïkh bulgare du XV e s. Voir J. Bogdan : 
Manuscripte slavo-romàne în Chiev (Convorbirf literrere, XXV, p. 508-9, et 
N. Jorga, Studiï istorice, p. 157. 



— 173 — 

costume national. Dans sa thèse sur la Dobroudja, 
G. Danesco dit: «Les langues les plus répandues, quasi 
officielles, étaient le russe et le bulgare, car les maîtres, 
les Turcs, ne daignaient pas apprendre la langue de leurs 
sujets . . . Dans les églises chrétiennes le service religieux 
se célébrait en langue bulgare ou, plus exactement, dans la 
langue slave du XV e siècle . . . Tous les chrétiens de la 
Dobroudja allaient entendre le service religieux dans des 
églises bulgares ou russes 1 ). 

D'après la statistique du baron d'Hogguer, pour 
l'année 1879, le nombre des chrétiens qui ont appartenu 
à l'Eglise bulgare, a été de 1414 personnes, supérieur à 
celui des Bulgares 2 ). Au temps de la domination turque, 
la plupart des écoles et les mieux installées étaient bul- 
gares. Dans les chapitres précédents, j'ai signalé des cas 
d'enfants roumains fréquentant ces écoles, même après l'an- 
nexion de laDobroudja par les Roumains. L'influence exercée 
dans la Dobroudja par les Bulgares sur les Roumains a été 
telle que les anciens habitants roumains de cette contrée ont 
adopté les formes caractéristiques de l'habillement bulgare 3 ). 

La Dobroudja ne constitue pas la limite ethnique la 
plus septentrionale de la race bulgare, car les Bulgares 
habitent en masses compactes au delà du Danube, en 
Bessarabie et en Russie méridionale. Pendant les 
époques troubles des deux derniers siècles, beaucoup de 
Bulgares ont émigré au nord du Danube: en Roumanie, 
en Bessarabie et dans d'autres contrées plus lointaines 
de la Russie méridionale; mais leurs masses les plus com- 
pactes sont en Bessarabie. Suivant une statistique russe 
de 1891, le nombre des Bulgares bessarabiens est évalué 

*) G. Danesco: Dobrogea, p. 126-127. 
8 ) M. Jonescu: Dobrogia, etc., p. 348. 

3 ) A. P. Arbore : Din Ethnografia Dobrogei — Açezârile Bulgarilor, publié 
dans « Arhiva Dobrogei, vol. I. Bucureçti, 1916, p. 58. 



— 174 — 

à 85,360 âmes 1 ). Daprès la statistique officielle russe de 
1897 le nombre des Bulgares de Bessarabie est de 103, 
225 (52,806 hommes et 50,419 femmes). Un accroissement 
annuel moyen de 1,5% a, sans doute, porté ce nombre 
jusqu'en 1919 à plus de 140,000 âmes. Le professeur 
russe Derj aviné, qui a établi le mieux le nombre des 
colons bulgares en Russie, évalue celui des Bulgares établis 
en Bessarabie à 180,000, non compris ceux des villes de 
Bolgrade, Kahul, Réni, Ismaïl, Akermann et Kichinev qu'il 
omet; il a omis également les Bulgares de 4 villages bul- 
gares. Après rectification de cette omission, le nombre 
des Bulgares de la Bessarabie sera de plus de 220,000 2 ). 
Contrairement aux Moldaves habitant principalement 
la campagne (90%), des Bulgares en assez grand nombre 
habitent aussi dans les villes. Les villages qu'ils habitent 
sont également bien organisés. 

Au point de vue économique et culturel, les Bulgares 
de la Bessarabie sont de beaucoup supérieurs aux Mol- 
daves et aux Ukrainiens; ils se rapprochent sous tous les 
rapports des colons allemands de la région. D'après Ino- 
rodetz, savent lire et écrire: 

Moldaves 17% hommes 4% femmes 

Ukrainiens 24% » 7% 

Gagaouzes 28% » 6% 

Bulgares 42% » 13% 
ensuite viennent les Juifs et les Allemands. 3 ) 

1 ) D. Draghicesco : La Bessarabie et le droit des peuples. Paris, 1918, p. 21. 

2 ) D r Slivenson : A qui appartient la Bessarabie, Voénni Izvestia, XXVII e 
année, 1918, n° 146. L'ethnographe roumain Z. Arbore, en opposition avec ses 
compatriotes A. Nour, Draghicesco, Comnène et autres qui soutiennent que 
dans la Bessarabie il y a seulement 60,000 Bulgares, a déclaré au cours d'une 
conférence, faite à Bucarest, l'année passée, après l'annexion de la Bessa- 
rabie à la Roumanie, que le nombre des Bulgares dans la dite contrée est de 
175,000. 

8 ) Inorodetz: La Russie et les peuples allogènes. Berne, 1917, p. 183. 



- 175 — 

On trouve en Roumanie un nombre considérable 
d'agglomérations bulgares. Les Bulgares venus en Rou- 
manie ancienne ont été depuis longtemps assimilés. Ceux 
d'aujourd'hui s'y sont établis au cours du XIX siècle (1806, 
1822 et 1828—1829). Beaucoup de Bulgares — citadins et 
villageois — de la Thrace et de la Bulgarie danubienne ont 
émigré pendant les temps troublés du siècle passé. 

Des habitants de la ville de Sliven ont fondé en 1830 
dans la vallée de Teliajen, aux environs de la ville de 
Ploeschti, la ville de la Nouvelle Sliven (Slivina nova), 
qui avait, en 1838, 389 maisons et 63 magasins. Cette 
même année les habitants évacuèrent la ville, sous l'em- 
pire de la crainte d'être asservis, vu que la ville avait été 
construite sur les terrains d'une propriété seigneuriale 
d'une mouchia. En 1836 des habitants de la ville bulgare 
de Svichtov, située sur le Danube, ont fondé la ville d'Ale- 
xandrie sur la route de Bucarest et Tourno-Mougoreli. 
Dans les villes de Bucarest, Ploeschti, Braïla, Galatz, 
Focsani, PiteSci, Busâu etc., les Bulgares sout en nombre 
considérable. La plupart des villages bulgares de Roumanie 
se trouvent dans la Grande Valachie, surtout aux environs 
de Bucarest et d'Olténitza; mais on trouve des villages 
bulgares aussi dans la Petite Valachie, dans les départe- 
ments de Dolch et Romanatz. Le nombre des communes 
villageoises bulgares en Roumanie dépasse 50 *). On ne 
sait pas le nombre exact des Bulgares en Roumanie, 
mais les résultats de l'étude des villages et colonies ur- 
baines bulgares par les professeurs Weigand et Romansky 



x ) Des notes plus détaillées sur les Bulgares en Roumanie se trouvent 
dans « 8. Jahresbericht des Instituts fur rumânische Sprache zu Leipzig, 
1902 », p. 248 et suivantes; dans les articles du professeur D r St. Romansky, 
parus dans « l'Echo de Bulgarie » (La colonisation bulgare en Roumanie) 
du 2 et du 3 novembre 1916 et dans le «Mir», XXII e année (1916), n°»5022, 
5023, 5048. 



— 176 — 

permettent de conclure que leur nombre n'est pas infé- 
rieur à 150,000. Jadis le nombre des Bulgares en Rou- 
manie a été beaucoup plus grand. On trouve dans les 
statistiques bulgares et étrangères d'il y a 50 — 60 ans, des 
chiffres supérieurs à 500,000 *). La persécution systé- 
matique des étrangers en Roumanie et la capacité d'as- 
similation des Roumains ont contribué à ce que les Bul- 
gares et d'autres étrangers fussent vite assimilés. Beau- 
coup d'hommes d'Etat et de personnalités politiques no- 
toires, des capitalistes, voire même des écrivains et des 
savants roumains sont d'origine bulgare. 

Les Bulgares dans les villes sont des commerçants et 
des artisans capables, de bons jardiniers dans les faubourgs, 
et des agriculteurs laborieux dans les villages. Les étran- 
gers ainsi que les Roumains sont d'accord pour reconnaître 
les mérites des Bulgares de Roumaine 2 ). 

Au sud du Danube, dans la Dobroudja et dans la 
Bulgarie danubienne, on trouve des Roumains qui s'y 
sont établis du temps de la domination turque, pour se 
soustraire à l'oppression des boyards et au service mili- 
taire 3 ). Leur nombre n'est pas plus grand que celui des 
Bulgares habitant au nord du Danube, dont le cours 
inférieur constitue la frontière naturelle entre Bulgares 
et Roumains. Déjà le professeur Bradachka avait établi en 
1868 l'importance des minorités bulgare et roumaine des 
deux côtés du Danube comme suit: «Au nord, les Bul- 
gares sont séparés des Roumains par une limite naturelle, 

*) La répartition des Bulgares dans la Roumanie est bien figurée sur 
la carte « Das Bulgarentum auf der Balkanhalbinsel » im Jahre 1912 
dans « Petermann's Mitteilungen », Jahrgang 1915, Tafel 44. 

») R. Bergner: Rumânien. Breslau, 1866, p. 116; N. Jorga: Geschichte 
des rumânischen Volkes. Gotha, 1905, IL p. 407, 465. 

3 ) M. Jonescu: Dobrogia, p. 324-325. D r Allard (op. cité) écrivait en 
1861 : « Les Roumains émigrent sans cesse sur le territoire ottoman pour 
se soustraire soit au service, soit à l'oppression des boyards. 



— 177 — 

le Danube. Aucun de ces deux éléments n'a jamais pu 
s'étendre et prédominer sur la rive du fleuve qui lui est 
opposée. Ils n'y ont jamais formé que des établissements 
isolés, intéressants pour V ethnographie, mais sans importance 
politique 1 ). » 

Le Danube a une grande importance antropogéo- 
graphique et économique. Il ne gèle pas tous les ans 
et il ne reste jamais gelé plus de 3 mois. La durée 
moyenne annuelle de la congélation est de 39 jours 2 ). 
A cause des glaces, des brouillards et des eaux basses, on 
évalue à 306 jours la moyenne annuelle des jours navi- 
gables pour le bas Danube; par conséquent, le bas Danube 
est inutilisable pour la navigation, en moyenne, deux 
mois par année. Si l'on considère le bas prix du transport 
par la voie du Danube, la direction naturelle vers le Danube 
des routes en Bulgarie et en Roumanie, l'époque de l'ex- 
portation des céréales, on peut dire que le Danube peut 
devenir une artère d'une extrême importance pour les 
deux pays au cas où il deviendrait ligne frontière entre eux 
sur toute la longueur de son cours inférieur. Dès que la 
Bulgarie aura créé à Toultcha un port sur le Danube, son 
commerce d'exportation de céréales pourra se libérer par ce 
fait de sa dépendance de Galatz et de Braïla 3 ). Beaucoup 
d'hommes d'Etat et d'économistes notoires roumains ont 



*) Franz Bradaschka: Les Bulgares, dans le Globe, journal géogra- 
phique. Genève, 1870, IX années, 3 e livraison, p. 119. Plus loin il dit que, 
d'après un journal viennois, le nombre des Bulgares en Roumanie est en- 
viron de 350,000 et ajoute: « Il doit être considérable, car on trouve des Bul- 
gares marchands presque dans toutes les villes, et plus fréquemment encore 
des Bulgares laboureurs dans les campagnes. Ils ont leurs écoles particu- 
lières dans quelques localités, comme Braïla, Giurgewo. S'ils n'exercent 
pas plus d'influence, c'est qu'ils ne vivent pas groupés, mais dispersés dans 
tout le pays. » (p. 119-120.) 

») M. Jonescu: Dobrogia, p. 143-145. 

*) D. Michaïcoff, dans «La Dobroudja», p. 293 et suivantes. 

12 



— 178 — 

protesté contre le désir de l'Etat de faire prospérer arti- 
ficiellement le port de Constantza au détriment des ports 
danubiens 1 ). Or, ce n'est que lorsque le bas Danube devien- 
dra frontière entre la Roumanie et la Bulgarie qu'on 
pourra garantir la stricte neutralité de la plus importante 
partie du grand fleuve européen; c'est alors aussi qu'on 
pourra opposer une forte barrière aux visées impérialistes 
de la Roumanie, qui a des velléités d'extension terri- 
toriale au sud du Danube, au détriment du peuple bul- 
gare. 



x ) N. B. Lâcusteanu: Dobrogea, p. 26-27. Gh. Christodorescu : Din 
nevoile portului Constanta. 1903; B. J. Assan: Du rôle de la Roumanie 
dans le mouvement commercial de l'Europe. 1897; Paul Florinescu: Partul 
Braïla ci importait a-lui. 1911; D r Iv. Pénakoff : Le Port de Constantza. Sofia, 
1918 (en bulgare), etc. 



Conclusion 

Après les modifications politiques survenues dans la 
péninsule des Balkans aux termes de stipulations terri- 
toriales du traité de Bucarest de 1913, sous le nom de 
Dobroudja nous comprenons la province que les Roumains 
possédaient dans la péninsule à la veille de la grande guerre. 

La Dobroudja, qui a une superficie de 23,232 km 2 , fait 
partie intégrante de la péninsule des Balkans et est liée 
par des liens étroits géographiques, historiques, ethno- 
graphiques, culturels et économiques avec la Bulgarie danu- 
bienne, ce qui explique pourquoi depuis plus de dix siècles 
elle est désignée sous le nom de Bulgarie. 

Le large et profond fleuve du Danube, ainsi que son 
vaste delta séparent nettement la Dobroudja de la Rou- 
manie et de la Bessarabie. La plaine danubienne bulgare 
s'étend jusqu'en Dobroudja, sans être coupée par une 
frontière naturelle quelconque. L'aspect du terrain, la 
structure géologique, les conditions hydrographiques, le 
climat, les règnes végétal et animal des deux côtés de la 
frontière politique qui sépare la Dobroudja de la Bul- 
garie, sont absolument identiques; seules les montagnes 
qui s'élèvent isolées dans le nord de la Dobroudja, par 
leur structure et leurs éléments constitutifs, font partie 
à la fois des Carpathes, des Balkans et de la Yaïla de Crimée. 

Au cours des siècles la Dobroudja a été possédée de 
la manière la plus durable et la plus efficace par le peuple 
qui a été en même temps maître de la Bulgarie actuelle. 
Il en a été ainsi à l'époque des Macédoniens, des Romains, 
des Byzantins, des Bulgares et des Turcs, qui ont dominé 
tour à tour la partie nord-est de la péninsule des 
Balkans. Les peuples dont les masses habitaient au nord 



— 180 — 

du Danube tels les Pétchénègues, les Russes, les Kou- 
mans, les Tatares et les Roumains n'ont réussi à étendre 
leur domination au sud du Danube, que d'une façon faible 
et passagère. 

La Bulgarie danubienne et la Dobroudja, qui en fait 
partie, sont peuplées par des Bulgares depuis plus de 
12 siècles et ont été possédées le plus longtemps par les 
tzars bulgares. Mais alors même qu'elles se trouvaient 
sous la domination étrangère et qu'elles ont dû subir les 
coups du même sort, leurs populations bulgares n'ont 
cessé de partager la souffrance et l'infortune et d'aspirer 
d'un commun élan à la libération et à l'unification na- 
tionales. 

La Dobroudja, berceau de l'Etat bulgare, fondé en 
679 par le prince Asparukh, devint bien vite le centre 
de la Bulgarie agrandie, dont les frontières allaient au 
nord du Danube jusqu'à la Theiss et le Dnieper et, au sud 
du fleuve — loin en Thrace, en Macédoine, en Albanie et 
en Serbie. 

A l'époque du premier royaume bulgare (679 — 1018), 
le foyer politique et intellectuel bulgare se trouvait dans 
les confins sud de la Dobroudja. Les princes et les tzars 
bulgares avaient pour capitales successivement Pliska 
près de Novi-Pazar et Preslav sur la Titcha. La ville 
dobroudjaine de Dorostol (Silistra) était la première place 
forte de l'Etat bulgare, en même temps qu'un centre 
intellectuel important et le siège du patriarche bulgare au 
temps du tzar Pierre (927 — 967). La ville de Preslavetz à 
l'embouchure du Danube, bras St- Georges, à l'est de 
Toultcha, était un des centres principaux du commerce 
international. La longue période de paix en Dobrou- 
dja à l'époque du premier royaume bulgare a con- 
tribué à faire de la région un corridor important, facilitant 
les rapports commerciaux entre la Russie et Constantinople. 



— 181 — 

La Dobroudja est tombée, en même temps que toute 
la Bulgarie, sous la domination byzantine, qui devait 
durer de 1018 à 1186. Avec la Bulgarie danubienne elle 
entre dans la « province des villes istriennes » et fait partie 
du patriarcat bulgare d'Okhrida. C'est la population de 
la région de Dorostol qui prend la part la plus active 
aux multiples insurrections bulgares dans la Bulgarie orien- 
tale. Les bandes bogomiliennes bulgares de cette contrée 
surtout inspirent une terreur particulière aux Byzantins. 

Pendant la période du second royaume bulgare (1186 — 
1390) les incursions fréquentes de Koumans et de Tatares 
dans la Bulgarie du nord-est avaient pour résultat le 
relâchement temporaire du pouvoir central dans la Do- 
broudja. Néanmoins, même pendant cette période, et 
surtout au temps de Jean Assen II (1216 — 1240) et de 
Svétoslav (1299 — 1321), la Dobroudja a joui d'une longue 
paix et a atteint un grand développement économique. 
Pendant les derniers cinquante ans de son existence 
libre (1340 — 1390), la Dobroudja est gouvernée par des 
princes semi-indépendants: Balik, Dobrotitch et Ivanko, 
mais son caractère bulgare éclate toujours non seulement 
dans la politique extérieure de ces princes, toujours 
d'accord avec celle des tzars bulgares Jean Alexandre et 
son fils Chichman, mais aussi dans les sentiments et les 
traditions de la population. 

Les Turcs conquièrent la Dobroudja sur Ivanko (1390), 
fils de Dobrotitch, dont le nom est resté dans l'appel- 
lation Dobroudja. Ivanko fait la guerre aux Turcs comme 
allié du tzar bulgare Jean Chichman. Et tandis que la 
Roumanie conserve sous les Turcs une certaine autono- 
mie, la Dobroudja subit le joug turc jusqu'en 1878, dans 
les mêmes conditions que le reste de la Bulgarie. 

Nombreux sont les liens qui unissent fortement les 
Bulgares de la Dobroudja à leurs congénères des autres 



— 182 — 

parties du pays bulgare pendant l'époque du double joug: 
politique sous les Turcs et spirituel sous les Grecs. Nous 
n'en mentionnerons que quelques-uns. 

L'émigration des Bulgares après la guerre russo- 
turque de 1828 — 1829 affecte dans la même mesure toute 
la partie orientale du pays bulgare, du littoral de l'Egée 
à l'embouchure du Danube et au delà, en Bessarabie. Le 
réveil du peuple bulgare, accéléré pendant le calme inter- 
venu dans les Balkans après cette guerre, se développe 
avec la même intensité à Okhrida, Skopié, Vrania, Vidin, 
Plovdiv, Tirnovo et Toultcha. Dans la lutte entreprise en 
vue de l'obtention de l'indépendance ecclésiastique et 
politique, la Dobroudja fait preuve de la même ardeur 
que les autres parties de la terre bulgare. Les résultats 
de cette lutte opiniâtre sont communs à la Dobroudja et 
au reste de la Bulgarie. La Dobroudja entre dans les li- 
mites assignées à l'Eglise nationale bulgare instituée en 
1870, ainsi que dans la province autonome bulgare pro- 
jetée par les ambassadeurs à la Conférence de Constanti- 
nople (1876 — 1877). Elle entre aussi entièrement dans la 
principauté bulgare, dont le projet était élaboré dans la 
chancellerie du prince Tcherkassky pendant la guerre 
russo-turque de 1877 — 1878. Des intérêts politico-écono- 
miques ont déterminé cependant l'échange, entre la 
Russie et la Roumanie, de la Dobroudja septentrionale 
(le sandjak de Toultcha) contre la partie roumaine de la 
Bessarabie. Cet échange, stipulé dans le traité prélimi- 
naire de San-Stefano (19 février 1878) est non seulement 
sanctionné par le Congrès de Berlin, la même année, 
toujours sur la base de considérations d'ordre poli- 
tique, mais même le territoire, attribué à la Roumanie 
dans la Dobroudja, est élargi vers le sud jusqu'à 
Silistra, sur le Danube, et Ilanlâk sur la côte de la 
mer Noire. 



— 183 — 

Des documents historiques témoignent, que malgré les 
changements politiques de tout ordre survenus dans la 
Dobroudja, il y a eu toujours là, des Bulgares lesquels 
sont restés étroitement liés à leurs congénères de Bulgarie 
et ont constitué le facteur le plus important de la vie 
culturelle et économique du pays. Avant sa réunion à la 
Roumanie (1878), parmi les habitants chrétiens de la 
Dobroudja, les Bulgares étaient les plus nombreux, les 
meilleurs agriculteurs, artisans et commerçants. Ils cons- 
tituaient aussi l'élément le plus riche et le mieux organisé 
au point de vue de la vie scolaire et religieuse. Le bulgare 
était devenu langue officielle. 

Les Roumains qui savaient de source trop certaine 
que la Dobroudja était pays bulgare, que son occupation 
ferait naître un jour une « question de la Dobroudja », 
s'opposent tout d'abord au troc de la Bessarabie contre 
*a Dobroudja. Mais lorsque le Congrès de Berlin sanc- 
tionna cet échange malgré la volonté des Roumains et 
des Bulgares, le gouvernement roumain occupe la province 
et prend la résolution de la roumaniser et d'en faire la 
base de l'agrandissement territorial ultérieur de l'Etat 
roumain dans la péninsule des Balkans. 

Dans ce but il promulgue des lois d'exception, favori- 
sant l'installation de colons roumains dans la Dobroudja, 
assurant la roumanisation des éléments allogènes du pays 
et forçant à l'exode les nationalités étrangères, en pre- 
mier lieu les Bulgares, en les privant du droit de posséder 
de la terre, de la liberté religieuse et scolaire dont ils 
jouissaient et en les proclamant dangereux pour la sûreté 
de l'Etat. De cette façon dans la Dobroudja du Nord sont 
venus s'installer environs 100,000 colons roumains ori- 
ginaires de la Transylvanie, de la Bessarabie et de la 
Roumanie même, tandis que quelques dizaines de milliers 
de Bulgares se voient forcés de quitter le pays. 



— 184 — 

En 1913 la Roumanie enlève à la Bulgarie la Dobroudja 
méridionale avec 282,131 habitants selon le recensement 
officiel de 1910. Il n'y avait dans cette contrée que 6359 
Roumains dont la moitié à Toutrakan. C'était là une im- 
portante étape de la politique impérialiste roumaine vers 
la réalisation de son but: le Balkan comme frontière na- 
turelle méridionale de l'Etat roumain. La Roumanie 
conjointement avec la Serbie et la Grèce s'approprient 
en 1913 des pays peuplés de Bulgares au nom du principe 
de l'équilibre balkanique, non pas sur la base du principe 
des nationalités dont s'est toujours inspirée la politique 
extérieure bulgare. 

En 1916 le chiffre de la population de la Dobroudja 
s'élevait à 700,000 âmes. En premier lieu viennent les 
Bulgares non seulement au point de vue du nombre, mais 
aussi par leur importance pour la vie culturelle et écono- 
mique du pays. Après les Bulgares viennent les Roumains, 
qui ne constituent pas même 27% de la population totale 
selon les statistiques inexactes roumaines les plus enflées. 
Encore moins nombreux sont les habitants des nationali- 
tés turque, russe, tatare, allemande, gagaouze, grecque, 
juive, arménienne, tzigane et autres. Deux tiers des habi- 
tants de la Dobroudja ont des liens étroits avec leur 
congénères en Bulgarie. Les liens de race, de culture, ainsi 
que les liens d'ordre national et économique entre les 
Bulgares, les Turcs, les Tatares, les Gagaouzes, les Grecs, 
les Arméniens, etc. de la Dobroudja et leurs congénères 
de la Bulgarie orientale danubienne déterminent aussi 
l'unité politique entre ces deux régions d'un même pays. 

C'est pourquoi aux deux congrès dobroudjains, tenus 
en décembre 1917 et en septembre 1918, auxquels prennent 
part des représentants de toutes les nationalités de la 
Dobroudja, par des résolutions, votées à l'unanimité, les 
participants demandent la réunion de la Dobroudja entière 



— 185 — 

à la Bulgarie, pays qui a donné des preuves qu'il respecte 
les libertés politiques, religieuses et culturelles des minori- 
tés (voir Mémoire des représentants de la Dobroudja, 
1917—1918). 

Au point de vue économique la Dobroudja était dans 
le passé étroitement liée à la Bulgarie. Les grandes foires 
de Medjidié, de Dobritch et d'Eski-Djumaia étaient des 
centres commerciaux communs pour les deux pays. Chou- 
men avec sa grande garnison était un centre important 
d'écoulement pour les produits de la Dobroudja. Les 
bergers montagnards de la région de Kotel faisant paître 
leur nombreux troupeaux de brebis dans les prairies de 
la Dobroudja, surtout aux environs de Constantza, et par 
la production considérable de laines, de fromage, de beurre, 
de kachkaval ainsi que par l'élevage de moutons, parve- 
naient à constituer des stocks considérables d'exportation, 
surtout dans la direction de Constantinople. C'est à la 
veille de la guerre russo-turque de 1877 — 1878, dite guerre 
de délivrance, que la puissance économique et culturelle 
des Bulgares de la Dobroudja a pris de l'essor. Dans 
toutes les villes et villages un peu plus considérables du 
pays des commerçants bulgares entreprenants s'étaient 
établis, des communautés bulgares puissantes s'étaient 
constituées et avaient assumé la charge d'entretenir 
des églises et des écoles bulgares, très bien aménagées 
et outillées. L'occupation roumaine de 1878 marque 
l'ère des obstacles de toutes sortes dressés pour entraver 
le libre développement des Bulgares surtout au point de 
vue culturel national. 

Les rapports économiques entre la Dobroudja et la 
Bulgarie se sont ressentis particulièrement du fait de 
l'enlèvement à celle-ci de la Dobroudja méridionale aux 
termes du traité de Bucarest de 1913, par quoi les villes 
les plus importantes de la Bulgarie orientale: Varna, 



— 186 — 

Rousse, Choumen se sont trouvées coupées des régions 
productrices qui alimentaient leurs marchés. La nouvelle 
frontière roumaine en Dobroudja serrant de près la ville 
de Varna, prive cette ville de ses uniques sources de richesse : 
les régions de Dobritch et de Baltchik, et lui enlève l'im- 
portance qu'elle avait comme port de mer de toute la 
Bulgarie danubienne. Cette frontière provoque aussi le 
déchirement le plus cruel dans l'âme des Bulgares des 
deux côtés de cette ligne dont rien ne justifiait le tracé, 
lesquels, jusqu'en 1913, avaient eu une existence politique 
et intellectuelle commune, cimentée par le sang versé en 
commun sur les champs de bataille de Slivnitza et 
de la Thrace pour le parachèvement de l'unité nationale 
de la race bulgare. 

Aujourd'hui que pour la Roumanie s'ouvre la perspec- 
tive brillante de voir réunies à la mère-patrie les Roumains 
de la Transylvanie, du Banat, de la Bukovine et de la 
Bessarabie, l'injustice commise envers les Dobroudjains 
en 1878 et en 1913 doit être réparée. L'attribution de la 
Dobroudja septentrionale à la Roumanie en 1878 a été, 
comme l'a dit Bismarck, un pis aller, la puissante Russie 
devant recevoir satisfaction. En 1913 la Roumanie s'est 
approprié la Dobroudja du Sud pour rétablir ce qu'elle 
a appelé l'équilibre balkanique. Aujourd'hui les conjonc- 
tures politiques dans l'Europe du sud-est s'étant modifiées, 
le sort des Bulgares de la Dobroudja doit changer, lui 
aussi, comme a changé le sort de tous les peuples qui, 
victimes des anciennes conceptions politiques aujourd'hui 
abolies, subissaient jusqu'à ces derniers temps le joug 
étranger. 

Aujourd'hui que la grande guerre vient de renverser 
tous les obstacles qui barraient aux peuples la route vers 
leur unité nationale, que sur les ruines d'empires hétéro- 
gènes de nouveaux Etats nationaux sont bâtis, les Rou- 



— 187 — 

mains, qui demandent la réunion de tous leurs congénères 
de la Transylvanie, du Banat, de la Bukovine et de la 
Bessarabie en un seul Etat, n'ont pas le droit moral de 
refuser aux Bulgares la réunion à l'Etat bulgare de la 
Dobroudja, province que rattachent à la Bulgarie des liens 
multiples de toutes sortes et que la Roumanie ne possédait 
qu'en vertu de deux actes devenus caducs après les change- 
ments politiques qui viennent de s'opérer dans l'Europe 
sud-orientale, et contraires par leurs stipulations au désir 
général de rebâtir le monde sur la base de la justice et du 
principe des nationalités. 

La Dobroudja du Nord fut octroyée à la Roumanie 
en échange de la Bessarabie du sud. Maintenant pour la 
Roumanie s'ouvre l'heureuse perspective de recouvrer non 
seulement la Bessarabie du sud, mais même la Bessarabie 
tout entière, qui, par sa superficie, est trois fois et par 
la population huit fois plus grande que la Dobroudja du 
Nord. En outre, la Bessarabie est une terre très fertile 
où habitent un plus grand nombre de Bulgares (220,000) 
qu'il n'y a de Roumains dans toute la Dobroudja. La 
Dobroudja du Sud fut enlevée à la Bulgarie en 1913, par 
la Roumanie, en vue du rétablissement de l'équilibre bal- 
kanique et pour empêcher la Bulgarie de devenir dange- 
reuse pour la Roumanie. Aujourd'hui la Roumanie, la 
Serbie et la Grèce deviennent deux et trois fois plus 
grandes que la Bulgarie, et le principe de l'équilibre bal- 
kanique qui a coûté tant de malheurs à la Bulgarie cède la 
place aux principes des nationalités et de la libre dispo- 
sition des peuples. 

La Roumanie n'a jamais été un pays balkanique, ne 
l'est pas aujourd'hui non plus. Les Roumains établis au 
sud du Danube, en Bulgarie et dans la Dobroudja sont 
moins nombreux que les Bulgares qui habitent au nord 
du fleuve, en Roumanie et en Bessarabie. Les nouvelles 



— 188 — 

dispositions internationales qui seront élaborées par la con- 
férence de la paix, garantiront le développement libre 
des minorités au point de vue national et culturel. Les 
dispositions d'ordre économique permettront à la Roumanie 
d'utiliser de la manière la plus large le port de Constantza 
pour son commerce et ses communications maritimes. 
Elle pourra se créer un nouveau port sur la côte bessa- 
rabienne de la mer Noire, port qui sera à même de rivaliser 
dignement avec les autres ports de l'Euxin. 

Les Roumains qui réalisent pour la première fois 
l'unité complète de leur peuple commettent la plus grande 
injustice en voulant empêcher, au moment le plus solennel 
de leur histoire, les Bulgares de réaliser, à leur tour, leur 
unité nationale, car les Bulgares ont grandement contri- 
bué dans le passé au progrès de la Roumanie au point 
de vue politique aussi bien qu'au point de vue culturel. 

Par l'attribution de la Dobroudja à la Bulgarie, le 
large fleuve du Danube deviendrait la forte barrière contre 
laquelle se briseront les visées de l'impérialisme roumain 
sur les territoires balkaniques. La route fluviale du Danube 
permettra au commerce des blés bulgares de s'émanciper 
de la dépendance de Braïla et de Galatz, par la création 
d'un marché bulgare à Toultcha. Dès la disparition de 
la frontière entre la Dobroudja et la Bulgarie danubienne, 
les anciens rapports économiques entre ces deux parties 
de la patrie bulgare seront rétablis de nouveau, l'âme 
bulgare de la population si cruellement déchirée en 1913 
sera pansée et une base solide pour le rapide relèvement 
politico-économique des Bulgares de la partie orientale 
de la Péninsule balkanique sera par ce fait jetée. 



«3» 



— 189 — 



Table des matières 

Pages 

Introduction 3 

I. La Dobroudja au temps du premier royaume bulgare (678 

à 1018) 11 

II. La Dobroudja sous là domination byzantine (1018—1186) . 31 

III. La Dobroudja sous le second royaume bulgare (1186 — 1390) 36 

IV. La Dobroudja sous la domination turque (1390 — 1878) . . 55 
V. La Dobroudja du Nord sous la domination roumaine . . 77 

VI. La Dobroudja dans les dernières six années 102 

VII. Nombre et répartition des Bulgares en Dobroudja .... 132 

Conclusion 179 



CARTE GÉOGRAPHIQUE 

DE LA 

DOBROUDJA 




B1NDIKGSECT. SEP H 1964 



DR Ishirkov, Anaatas 

281 Les Bulgares en Dobroudja 

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